Opinion

«Ma thèse en 180 secondes» est une compétition utile et constructive

«Ma thèse en 180 secondes» a au moins le mérite, par-delà tous ses défauts, de rappeler au grand public le formidable potentiel de créativité et de renouvellement dont le savoir, la recherche et la science sont porteurs encore aujourd’hui, juge Viviane Griveau-Genest, doctorante à l’Unige

«Bagout de vendeur», «logique néolibérale», «marchandisation du savoir»: ce sont les mots qu’a utilisés Ian Florin pour stigmatiser le concours «Ma thèse en 180 secondes» («Le Temps» du 18 octobre 2016). Ses mots sont forts et semblent faire mouche. C’est que le constat sur lequel il s’appuie pour démonter la compétition de vulgarisation scientifique «Ma thèse en 180 secondes» repose sur des éléments connus: oui, la recherche nouvelle mouture aime parfois la compétition jusqu’au vertige, elle privilégie souvent la quantité sur la qualité, l’esbroufe du mot qui fait tilt, la science à paillettes, enfin, elle s’enivre d’évaluations chronophages et bureaucratiques.

Pourtant, faut‑il jeter le bébé avec l’eau du bain? Conspuer le concours pour conjurer les perversions du New Public Management qui sévit dans la recherche? Et surtout, faut‑il ne voir dans l’exercice que ses travers?

Je me suis frottée à la grande machine

J’ai pu à titre personnel et de façon approfondie me frotter à la grande machine de «Ma thèse en 180 secondes»: candidate pour un regroupement régional français, j’ai présenté lors de la finale nationale 2015 les recherches que j’effectue sur le thème ô combien lucratif et distrayant de la scolastique médiévale.

Que conclure de l’expérience? Oui, les sciences humaines se disputent la part du pauvre comme toutes les formes de recherche fondamentale… mais aussi les femmes: souvent majoritaires dans les finales, elles disparaissent des palmarès selon une loi statistique mystérieuse. Oui, l’anecdote de plus ou moins bon goût prévaut parfois sur une démarche visant à exposer ce qui fait la science. Oui, l’ambiance semble se confondre avec le plateau de télévision où le grand vacarme du monde étale sa futilité.

Les aspects très positifs du concours

Mais il n’y a pas que cela. Le concours offre déjà de s’essayer à un exercice en soi difficile: présenter des recherches complexes de façon concise et accessible (et non simpliste) à un public non académique. Nous sommes là bien loin d’une communication scientifique ordinaire en colloque, face à des pairs en nombre restreint, où seul importe l’exposé d’un raisonnement logique et rationnel.

Différents, les exercices s’enrichissent: j’ai pu constater que mes interventions orales en congrès ont gagné en qualité depuis que j’ai participé au concours. Le dispositif offre aussi l’occasion pour le jeune chercheur de parler pour le grand public, ce qui n’est pas si fréquent: les initiatives allant dans ce sens (cours publics, etc.) n’existant pas dans toutes les institutions. Faute de mieux, «Ma thèse en 180 secondes» permet de toucher pour une fois les proches, les amis et les curieux qui, lorsqu’ils sont étrangers au monde académique, peinent à comprendre le travail de recherche.

L’initiative témoigne d’un désir d’ouverture

Faut‑il condamner le fait que ce public, peu familier des colloques sans pour autant être inculte, puisse, selon le mot de Ian Florin, «s’enthousiasmer» pour la recherche, voire éprouver une fierté face à la science qui se fait? On peut être réservé sur les moyens de rejoindre le grand public, reste que l’initiative témoigne aussi d’un désir d’ouverture qui en tant que tel mérite d’être reconnu et salué.

Il faut donc critiquer «Ma thèse en 180 secondes» pour pointer le négatif, certes, mais surtout pour proposer des éléments de réponse positifs et constructifs à ce qui est une question de fond. Nos sociétés traversent en effet des reconfigurations majeures que d’aucuns qualifient de crise. Nous avons besoin de la recherche, de toute la recherche et notamment des sciences humaines pour inventer les valeurs que nous voulons pour demain, pour créer de nouveaux modèles sociaux, de nouvelles manières d’être ensemble et de nouvelles significations à nos innovations techniques.

Le plus grand mérite de «Ma thèse en 180 secondes»

«Ma thèse en 180 secondes» a au moins le mérite, par-delà tous ses défauts, de rappeler au grand public le formidable potentiel de créativité et de renouvellement dont le savoir, la recherche et la science sont porteurs encore aujourd’hui.


Viviane Griveau-Genest, doctorante en cotutelle à l’Unige, lauréate française Paris Lumières, boursière de la Fondation Schmidheiny.

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