L’ouvrage «Années de terreur sur la Suisse» de Marcel Gyr, chef du service de reportage de la NZZ, prétend que le conseiller fédéral Pierre Graber a conclu un accord secret avec Farouk Kaddoumi, responsable des affaires étrangères de l’OLP. L’Organisation de Libération de la Palestine renonçait à procéder à des attentats en Suisse; en échange la Suisse faciliterait l’installation à Genève de l’une de ses représentations officielles.

La théorie du chaînon manquant

D’après l’auteur, le Conseil fédéral n’aurait rien su de ce pacte, intervenu pendant la crise de Zerqa, au mois de septembre 1970; par ailleurs, l’accord avec l’OLP rompait l’obligation de solidarité convenue avec les Etats Unis, la Grande Bretagne et l’Allemagne, victimes de l’attentat de Zerqa à l’égal de la Suisse. Pierre Graber a mis ainsi en jeu sa carrière politique, selon l’auteur, qui s’appuie notamment sur les dires de Jean Ziegler, alors conseiller national, bien introduit dans les milieux palestiniens, et Farouk Kaddoumi lui-même, ainsi que de deux autres sources anonymes… Seule cette théorie «du chaînon manquant» lui permet de comprendre pourquoi l’explosion criminelle de l’avion de Swissair à Würenlingen est demeurée impunie.

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Ces révélations ont amené l’administration fédérale, talonnée par le Parlement, à fouiller les archives pour retrouver au moins une référence à l’accord avec l’OLP et à examiner pourquoi l’instruction pénale n’a pas abouti.

Le dossier au bas de la pile

Or il est maintenant établi qu’il n’y a pas eu de pacte secret. Daoud Barakat, premier représentant permanent de l’OLP à Genève, qui était à ce titre le principal bénéficiaire du soi-disant accord avec la Suisse, en dément l’existence.

L’ancien chancelier de la Confédération, Walter Buser, a tenu dans le livre des propos sur l’action de Pierre Graber au Conseil fédéral, sans savoir qu’ils serviraient à justifier la thèse d’un accord secret entre la Suisse et l’OLP. Découvrant l’interprétation donnée à ses déclarations, il proteste: pour lui non plus, il n’y a pas eu d’accord. Le procureur général de la Confédération a réalisé de lui-même que s’il inculpait les auteurs palestiniens de ce crime, la Suisse serait à nouveau l’objet de menaces, de détournements d’avion et de chantage. De ce fait il a mis ce dossier tout au bas de la pile.

Enfin, Pierre Graber n’a pas pu avoir de contact avec Farouk Kaddoumi en septembre 1970 à Genève. Son interlocuteur supposé, dirigeant de l’OLP chargé de l’organisation, et non des relations extérieures, se trouvait alors à Amman, impliqué dans les tentatives de l’OLP de prendre le pouvoir en Jordanie. Kaddoumi a été arrêté par l’armée jordanienne le 20 avant d’être libéré une semaine plus tard au Caire.

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Pas de «smoking gun»

Ces compléments d’enquête, dus aux recherches de Philippe Reichen, correspondant romand du Tages Anzeiger, s’ajoutent aux témoignages de l’ancien secrétaire d’Etat Franz Blankart, de l’ambassadeur Friedrich Moser, de deux cadres supérieurs du CICR, Michel Barde et Marcel Boisard, tous liés à l’affaire de Zerqa soit à Berne, soit sur le terrain. Carla del Ponte, qui a eu le dossier en main vingt ans plus tard, a confirmé de son côté n’y avoir pas trouvé trace d’une quelconque intervention politique. Aucun d’eux n’accepte la construction de la NZZ, qui n’est pas en mesure de produire le «smoking gun», la preuve irréfutable.

Aujourd’hui l’auteur admet tout le premier qu’il doit remettre son ouvrage sur le métier, «chercher davantage de faits et approfondir ses recherches». C’est dire si ses conclusions reposent sur des bases fragiles et des récits douteux! Elles sont élaborées sans recours à la littérature scientifique, ni même à des documents tels que l’agenda de Pierre Graber, publié entre-temps. On pourrait attendre plus de rigueur et de méthode de la part de ceux qui mettent en cause aussi légèrement la réputation d’un homme d’Etat.

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