éditorial

Tiananmen, un devoir de mémoire

ÉDITORIAL. Il y a trente ans, Deng Xiaoping faisait tirer sur la foule. Pékin veut imposer l’oubli. Voilà pourquoi il est important de se souvenir

L’année 2019 est très sensible pour les autorités chinoises. Une année de commémorations. Le 1er octobre, Pékin célébrera le 70e anniversaire de la République populaire. Bientôt, le Parti communiste chinois (PCC) aura dépassé en longévité au pouvoir le Parti communiste d’Union soviétique. Il s’inscrit dans l’éternité, avec des objectifs à 100 ans. Les leçons des «erreurs» de la Révolution culturelle en Chine et de Gorbatchev en URSS sont tirées, le parti réaffirmera la nécessaire unité du parti, de l’Etat et de la nation à la face d’un monde redevenu hostile.

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Au début du mois, ce même parti fêtait en catimini le 100e anniversaire du mouvement du 4 mai 1919, à l’origine de sa création. Ce jour-là, si les étudiants de l’Université de Pékin étaient descendus dans la rue au nom de «M. Science» et de «M. Démocratie», c’était pour sauver l’intégrité de la Chine face aux diktats du traité de Versailles. L’événement a été réduit par Xi Jinping à un énième exercice d’éducation patriotique de la jeunesse, oblitérant tout travail historique.

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«Tirer un trait sur cette affaire»

Et puis, il y a ce 4 juin. Il y a trente ans, le parti envoyait ses tanks sur la place Tiananmen donner le coup de grâce aux plus importantes manifestations démocratiques de l’histoire du pays. Pour mettre un terme à une mobilisation de sept semaines, déclenchée par les étudiants bientôt rejoints par l’ensemble de la société dans la plupart des grandes villes, Deng Xiaoping ordonna un bain de sang sous les caméras du monde entier, quelques mois avant la chute du Mur. De cela, il ne faudrait plus parler.

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Depuis trente ans, le PCC a réussi à effacer de la mémoire collective des Chinois cet épisode traumatique. En trente ans, Pékin est parvenu à imposer à l’étranger l’idée que cet «incident» a été nécessaire pour sauver ses réformes et que les Chinois s’en portent d’autant mieux aujourd’hui. Alors pourquoi n’avoir pas «tiré un trait depuis longtemps sur cette affaire», comme le disait le ministre de la Défense Ueli Maurer en visitant une division blindée à Pékin en 2016? Pourquoi ne pas recevoir le chef des armées chinoises ces jours-ci à Berne, quelques jours avant ce 4 juin fatidique? Pourquoi ne pas se contenter de regarder vers l’avenir? Pourquoi faudrait-il se souvenir qu’en ce printemps 1989 les Chinois tentaient de prendre en main leur destin avec ce fol espoir de liberté?

Pour ne pas être complice

Tout simplement pour se rappeler que les Chinois, un jour, pourraient décider de prendre une autre voie, comme ils voulaient le faire il y a une génération. Tout simplement pour ne pas se faire les complices d’un parti redevenu totalitaire et menaçant pour les démocraties. Alors souvenons-nous, avec les Chinois qui le peuvent.

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