Nouvelles frontières

Gudrub, 41 ans, s’est immolé jeudi matin à 10h30 sur la place du marché de Kham Diru, dans le comté de Nagchu, situé dans la Région autonome du Tibet (RAT), en République populaire de Chine. Selon des témoins, cités par Radio Free Asia qui rapportait l’information vendredi, le poète appelait à la liberté et au retour du dalaï-lama, le chef spirituel en exil des Tibétains, alors que son corps s’enflammait. En moins d’une minute, il s’est effondré. Puis la police a emmené son cadavre. Quelques jours plus tôt, le samedi 29 septembre, un autre manifestant tibétain s’était mis le feu dans le comté de Dzatoe, province du Sichuan.

Depuis 18 mois, ils sont deux à trois à s’immoler ainsi chaque mois pour protester contre la brutalité des forces de sécurité chinoises. Selon le décompte de l’écrivain Woeser, chinoise d’ethnie tibétaine résidant à Pékin, 57 Tibétains, en majorité des moines et des nonnes, se sont immolés depuis mars 2011, dont 46 ont péri. Cette vague de suicides par le feu comme mode de résistance politique est sans précédent. Elle témoigne d’un désespoir extrême, même si, comme l’écrit Gudrub dans un dernier message, «il ne faut pas perdre courage». L’écho qui lui est fait, en Chine ou dans l’opinion internationale, est nul. Et la communauté tibétaine en exil est dans l’embarras. Face à cette épidémie dont Pékin l’accuse d’être l’instigateur, le dalaï-lama reste muet: il ne soutient pas et ne condamne pas. Cette position neutre, explique son entourage, est destinée à ne pas prêter le flanc à la critique des autorités chinoises tout en ne voulant pas accabler davantage les familles des victimes.

Depuis l’éruption de violence antichinoise de 2008, les régions tibétaines subissent une sévère répression dont les journalistes ne peuvent plus témoigner, l’accès de ces territoires leur étant interdit. L’information circule pourtant, par Internet, par les fugitifs. Elle est disponible. Mais elle n’est plus relayée par les médias. Pourquoi ce silence face à une tragédie qui s’intensifie? Comment se fait-il que le Tunisien Mohamed Bouazizi soit devenu un symbole planétaire peu de temps après son immolation sur un marché de Sidi Bouzid, le 17 décembre 2010, alors que Rigzen Phuntsog, le moine tibétain qui s’est immolé le 16 mars 2011 et qui est à l’origine de cette désobéissance civile, est demeuré un inconnu? Comment expliquer que la condamnation de trois punkettes russes à deux ans de camp de travail ait suscité une émotion internationale, alors que le sacrifice de dizaines de jeunes Tibétains sombre dans l’indifférence générale?

Pékin a gagné. Le Tibet n’intéresse plus personne aujourd’hui. Plusieurs raisons à cela. La realpolitik et les rapports de force internationaux d’abord. D’un côté, la Chine qui déploie sa puissance économique et politique, de l’autre des Etats européens et les Etats-Unis qui doivent gérer une crise économique dont on ne perçoit pas l’issue. Les pays traditionnellement critiques à l’égard de la Chine sur la question des droits de l’homme ne sont plus en mesure de faire la leçon à leur partenaire commercial, et encore moins de faire pression. La cause des Tibétains en faveur d’une plus grande autonomie est l’un des dommages collatéraux de ce rééquilibrage géopolitique.

Il y a ensuite le retrait du devant de la scène politique du dalaï-lama, qui a transféré son pouvoir temporel l’an dernier au nouveau premier ministre du gouvernement tibétain en exil, l’universitaire Lobsang Sangay. Ce dernier ne bénéficie pas de la même aura sur la scène internationale. La voix de la résistance à la colonisation chinoise devient inaudible alors que les négociations entre les représentants du dalaï-lama et Pékin sont au point mort. A cela s’ajoutent les bouleversements du monde arabe, dont les combats pour la liberté ont détourné les yeux des démocrates d’autres régions du monde autrefois jugées plus sensibles. Tout cela peut expliquer le silence des Etats. Celui de la société civile, pourtant si sensible il y a peu au sort des habitants du Toit du monde, est plus surprenant. Se pourrait-il que la cause tibétaine soit tout simplement passée de mode? La question peut paraître crue. Mais à l’ère de la communication, elle mérite d’être posée.

Se pourrait-il qu’à l’ère de la communicationla cause tibétaine soit tout simplement passée de mode?