ll y a tout juste trente ans, le 4 mars 1983, Georges Remi, alias Hergé, meurt à Bruxelles âgé de 76 ans. Il laisse un orphelin nommé Tintin, qu’immortalisent 22 albums tirés à 200 millions d’exemplaires et traduits dans 50 langues. S’y ajoutent des films, pastiches et produits dérivés pour les aficionados. Avec le style minimaliste de la «ligne claire», Hergé révolutionne la bande dessinée, née comme le 7e art au tournant du XXe siècle.

Selon Charles de Gaulle, Tintin était son «seul rival international». Le mot du géant politique célèbre une figure centrale de l’imaginaire contemporain. Celui de l’aventure et de la poursuite du bien. Reporter sans plume au service du journal catholique Le Petit Vingtième où paraît la saga jusqu’en 1939, Tintin possède un fox-terrier blanc doté de la parole. Le bon sens canin annonce l’éthique éthylique du capitaine Archibald Haddock, rencontré sur le cargo Karaboudjan (Le Crabe aux pinces d’or, 1940). Epris d’amitié dont la quête culmine dans la blancheur tibétaine (Tintin au Tibet, 1960), le justicier juvénile sillonne la planète livrée aux scélérats.

Visitant au Pays des Soviets (1929) l’envers du paradis prolétarien, Tintin explore ensuite le Congo colonial (Tintin au Congo, 1930), peint selon l’imaginaire africain qui écrase les représentations culturelles des années 20. Après la brousse congolaise, la jungle nord-américaine. Hergé la découvre dans les Scènes de la vie future de Georges Duhamel. A Chicago, Tintin défie Al Capone, corrupteur de la démocratie (Tintin en Amérique, 1931). Pistant un gangster dans le Grand Ouest, il voit les Indiens expulsés manu militari de leurs réserves par les capitaliste pétroliers. Aux brutalités de la prairie succèdent les fastes de l’Extrême-Orient. Depuis le royaume du Rawhajpoutalah (Les Cigares du pharaon, 1932), il traque en Chine des trafiquants d’opium, tapis dans une fumerie de Shanghai (Le Lotus bleu, 1934). Leurs crimes favorisent l’impérialisme japonais en Mandchourie. Tournant majeur dans la série et dénonçant le racisme antichinois, Le Lotus bleu place l’univers de Tintin dans le réalisme historique. Sans le manichéisme fondateur de la saga, cet épisode déconstruit le cliché du «péril jaune» qui, dès 1900, hante les Européens. A son nouvel ami Tchang que révoltent les préjugés occidentaux sur la «cruauté» et la «fourberie» des Chinois, Tintin rétorque que «les peuples se connaissent mal». Ce plaidoyer altruiste anime la suite des épisodes. En Amérique latine, exsangue après les coups d’Etat de caudillos complices de la «General American Oil», il recherche un fétiche volé dans un musée bruxellois. Le totem initie Tintin à la pensée magique des peuples sans histoire (L’Oreille cassée, 1935). Ayant vaincu les faux-monnayeurs repliés dans L’Ile noire (1937), il combat ensuite le fascisme. En Syldavie, monarchie paternaliste et balkanique menacée d’Anschluss, il déjoue la conjuration d’une «Garde d’acier» qui dérobe Le Sceptre d’Ottokar (1938). Le fétiche légitime le trône que veut renverser l’agitateur Müsstler, épigone de Mussolini et d’Hitler. Si Hergé met en garde contre le fascisme, durant l’occupation de la Belgique, il s’accommode à l’ordre nouveau. Ses dessins en noir et blanc s’affichent dans Le Soir, quotidien bruxellois que contrôle Berlin. Si Le Crabe aux pinces d’or (1940) revient sur le trafic des stupéfiants implanté dans un Maroc cinématographique, le désarroi moral, l’anti-cosmopolitisme et l’attentisme d’Her­gé contaminent L’Etoile mystérieuse (1942). A la peur eschatologique du mal succède la quête réconciliatrice avec l’origine familiale. Le Secret de la Licorne (1943) mène au Trésor de Rackham le Rouge (1945), caché dans la crypte du château de Moulinsart, où vécut l’ancêtre du capitaine Haddock. Dès lors, l’aventure rayonnera depuis ce havre voltairien, où le professeur Tournesol cultive ses roses.

Après l’Eldorado utopique du Temple du Soleil (1949), les aventuriers foulent la Lune (On a marché sur la Lune, 1954), puis plongent, via Genève, dans l’Europe de la Guerre froide, que menace la destruction massive rêvée par Plekszy-Gladz, dictateur stalinien de la Bordurie. Au retour de la coutumière poudrière proche-orientale (Tintin au pays de l’or noir, 1950), où le trafic de «chair humaine» s’ajoute à celui des armes (Coke en stock, 1958), Tintin et Haddock regagnent le bercail (Les Bijoux de la Castafiore, 1963), après leur ascension initiatique au pays du yéti (Tintin au Tibet, 1960). Négligeant l’aventure pour exposer les règles narratives de la BD, l’épisode de la diva ravie fait écho au nouveau roman. Les héros sont captifs du manoir, théâtre du faux vol d’une émeraude qu’une pie dérobe, mais amplificateur de la saturation sonore propre à l’incommunicabilité: lapsus des Dupondt, couacs téléphoniques, hurlements du perroquet fou («Allô j’écoute»), gammes lancinantes du pianiste Wagner, explosion du «Supercolor-Tryphonar». Loin des désordres du monde, la ligne claire se brouille, l’univers de Tintin s’émiette comme la marche du château où bute Haddock avant d’être cloué sur sa chaise d’invalide. Soulignant la fin de l’aventure, qu’avec peine réactivent Vol 714 pour Sydney (1968) et Tintin et les Picaros (1976), l’auto-parodie lumineuse que sont Les Bijoux de la Castafiore perpétue l’humanisme pessimiste d’Hergé. Face au gendarme alarmé par les Tziganes qu’il invite à Moulinsart en les tirant de la décharge, Haddock fulmine. Il estime «inadmissible qu’on n’autorise ces braves gens à camper qu’au milieu d’une montagne d’immondices». D’une colère à l’autre, Haddock l’alcoolique amplifie la haine d’Hergé le moraliste envers le rejet des ­démunis.

L’auto-parodie lumineuse que sont «Les Bijoux de la Castafiore» perpétue l’humanisme pessimiste d’Hergé

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