Après l’attaque sur la flottille humanitaire qui s’avançait vers Gaza, Israël se réveille dans un monde qui lui est devenu encore plus hostile. Le fait que les Etats-Unis aient réussi à négocier une résolution au Conseil de sécurité des Nations unies qui n’exige plus une enquête «internationale» mais «immédiate et crédible» ne devrait bercer aucune illusion: Israël vient de cisailler en profondeur un lien avec les opinions publiques européennes, américaines et turques. Le choc est profond et les vidéos postées par le Ministère de la défense israélien sur Internet, qui montrent pourtant un degré de violence élevé de la part des activistes embarqués sur le sixième navire, peinent à convaincre…

N’y a-t-il pas, en Israël comme ailleurs dans les pays démocratiques, des forces de police capables de maîtriser des manifestants en colère, armés de bâtons, sans avoir recours à l’usage d’armes à feu?

Ce tragique incident révèle avant tout à quel point la politique d’isolement de Gaza est erronée. Après la prise du pouvoir à Gaza par le Hamas en 2007, Israël, appuyé par les Européens, les Américains et le Quartet dessina une politique de blocus économique autour de Gaza. Les bailleurs de fonds appuyèrent cette politique en augmentant leur aide pour la Cisjordanie. Certains ministres en Europe allèrent jusqu’à prétendre qu’en dotant de moyens l’Autorité palestinienne et en isolant non seulement le Hamas mais toute la population de Gaza, on verrait rapidement de quel côté sont les «good guys», les bons… L’idée de base consistait à croire qu’une Cisjordanie prospère et riche pousserait les habitants de Gaza à se débarrasser du Hamas.

Or Abou Mazen [Mahmoud Abbas] a peu de succès à présenter à ses administrés en Cisjordanie. La situation économique et sécuritaire s’est améliorée, il est vrai, et de façon significative. Mais le dirigeant palestinien a accumulé les humiliations. Sa retenue pendant les bombardements de Gaza de 2009, son attitude hésitante face au rapport Goldstone ont contribué à miner sa popularité parmi les Palestiniens, à tel point qu’il ne veut plus entrer en dialogue direct avec Israël.

A Gaza même, la situation humanitaire s’est grandement détériorée. Le trafic de marchandises par les tunnels, humainement dégradant et dangereux, dépend du bon vouloir de la police égyptienne à fermer les yeux. Toutefois le mécontentement des habitants de Gaza ne se retourne pas uniquement contre le Hamas, mais contre la politique d’Israël, surtout après les bombardements de l’hiver 2009, et contre l’Occident qui semble la soutenir. Les Occidentaux ne devraient pas plus s’étonner de cette évolution, que les Russes ne devraient avoir de mal à comprendre que leur action militaire en Géorgie en 2008 ait pu provoquer dans l’opinion publique géorgienne plus de colère contre eux que contre le président de Géorgie…

Cette politique qui consiste à isoler Gaza est en faillite. Elle n’a contribué qu’à renforcer la prise du Hamas sur le territoire et sur les opinions publiques arabes. Elle est une faillite morale également pour Israël, car elle aboutit à la prise en otage de toute la population de la bande de Gaza. Elle est une faillite enfin pour le Quartet et plus particulièrement pour les Européens et Américains qui par leurs simples critiques orales jamais suivies de réelles pressions, ont cautionné le blocus de Gaza. Le Hamas a remporté les élections de 2006, il a, aux yeux des Palestiniens, une légitimité certaine, bien plus forte que celle des Occidentaux qui ont contribué à organiser ces élections, puis refuser d’entériner leurs résultats.

L’incident tragique de la flottille vers Gaza ouvre une nouvelle brèche pour Israël dans ses relations avec un pays dont le poids grandit dans la région: la Turquie. Le premier ministre turc s’estime fort mal payé de ses efforts de médiation discrète entre la Syrie et Israël. Quant à l’opinion publique turque, elle est désormais chauffée à blanc contre toute collaboration significative avec l’Etat hébreu.

Ankara, qui redevient une puissance au Proche-Orient, qui élabore avec succès un projet de marché commun avec la Syrie, le Liban, la Jordanie et la Libye, dont la collaboration est essentielle pour tous les grands projets d’extraction d’hydrocarbures dans le bassin de la Caspienne, aurait été une puissance à choyer par Israël. Or il est difficile de voir comment ces relations pourraient se réparer. Le blocus de Gaza, les images des bombardements israéliens de janvier 2009 et, enfin, l’usage de la force contre des citoyens turcs en «mission humanitaire» auront porté un coup fatal à l’image d’Israël dans un pays qui était tout récemment encore le plus solide partenaire musulman de l’Etat hébreu.

Enfin, que seront les réponses du Quartet et de l’Egypte sur le blocus de Gaza? Maintenir cette politique est suicidaire. Combien d’incidents tragiques faudra-t-il encore pour obliger Israël et ses alliés à un changement radical d’approche?

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