#BruissementsDigitaux

Dans la toile de mon réseau

Notre chroniqueur fouille les circonvolutions du Net politique et des politiques sur le Net

Frédéric vient de prendre sa retraite. Ses mains burinées et un ongle disparu attestent des longues années qu’il a consacrées à la restauration. Aujourd’hui, c’est un peu grâce à elle que ce Genevois d’adoption a transformé sa résidence secondaire en maison d’hôte, celle qui l’occupe dans le Valais. Le Valais d’en haut. Le noir Valais, même si c’est le vert bouteille UDC qui anime notre sujet. Si je vous parle de lui, c’est que sa façon de s’informer, et peut-être de voter, ne passe désormais presque que par les réseaux sociaux.

Ce soir-là, entre un velouté de radis et des coquilles Saint-Jacques devant être réservées aux grandes occasions (baptême, première communion et réveillon à en croire ses pupilles concupiscentes), le sexagénaire – qui s’abreuve avec peu d’intermittence d’une désirée de cornalin de Salquenen – dit ne plus croire «à ce que racontent les médias». Encore moins aux partis politiques. Enfin, ceux qui gouvernent la Suisse depuis 1943, date d’entrée du premier socialiste au Conseil fédéral.

Sa vision du monde, il la forge au café avec ceux qui occupent le bar ou derrière un journal qui traîne sur le comptoir. Parfois, c’est le Web qui le rassure dans sa certitude qu’on ne lui dit pas tout. Entendez par «on», les autres. Eux. Ceux qui ne se sont jamais sali les mains, «les élites», lâchera-t-il. Les vaines promesses patronales, il les connaît pour avoir goûté aux affres du chômage, à quelques années de la retraite. Une vie de certitude balayée en quelques mots – compatissants mais inutiles – d’un directeur des ressources humaines. Voilà pourquoi ce n’est pas lui qui tient sa maison d’hôte, mais bien elle qui le contraint à l’exploiter.

«Je me suis inscrit sur Facebook, annonce fièrement le retraité en sortant sa tablette, qu’il brandit sous notre nez. J’en avais besoin pour faire de la réclame pour mon établissement», répond-il à une question qui ne lui a jamais été posée, pour mieux faire oublier que la solitude est honteuse à ses yeux. C’est désormais grâce à ce réseau social que Frédéric prend le pouls et l’humeur de la Suisse.

Son profil, ouvert au monde mais surtout à notre curiosité, révèle des dizaines de partages d’articles aux sources nébuleuses. «Parce que ces sites disent tout haut ce que les médias officiels taisent.» Les commentaires, souvent truffés de grammaires exotiques, sont tout autant virulents à l’encontre des «autorités qui nous mentent» et des «vrais chiffres de la criminalité qu’on nous cache».

A vrai dire, ce n’est ni l’orientation politique de l’intéressé ni son penchant pour les théories complotistes qui dérangent. C’est surtout l’idée qu’il puisse toujours trouver un ami ou un article pour le conforter dans ses opinions qui m’effraie. Parce que je pourrais être, moi aussi, un Frédéric.

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