Du très sérieux Wall Street Journal au très opportuniste BuzzFeed, du chouchou des bobos mondialisés centre gauche, The Guardian, au chouchou des bobos centre gauche hispanophones, El Pais: la question du moment qui tétanise, embrase les conversations et affole les compteurs d’audience, c’est le destin d’Excalibur.

Excalibur? C’est le nom du chien de cette aide-soignante espagnole récemment diagnostiquée malade d’Ebola. L’infirmière faisait partie de l’équipe qui avait soigné un patient espagnol rapatrié à Madrid. Elle n’avait vu, apprenait-on en ce début de semaine, que deux fois le patient. Les précautions semblaient avoir été prises. Il n’empêche: l’Espagnole est tombée à son tour malade.

Depuis, c’est la panique en Espagne (et en Europe, où même la Commission s’est fendue d’une lettre de demande d’explications aux autorités espagnoles) où, nous apprend l’agence France Presse, c’est la «course contre la montre pour identifier les contacts de la première personne ayant contracté le virus d’Ebola hors Afrique»: une cinquantaine de personnes.

Parmi lesquelles Javier, le mari de l’aide-soignante, toujours sous observation. Mais également… Excalibur, le chien du couple. Le Monde nous apprend que ces autorités, dans «un premier temps, avaient oublié le cas d’Excalibur. Depuis qu’elle et son mari sont hospitalisés, l’animal a été laissé seul dans l’appartement du couple. En l’apprenant, les responsables médicaux ont donné l’ordre, mardi 7 octobre, d’euthanasier le chien, car l’animal a été en contact étroit avec la patiente». Or, «Des données ont montré que les chiens peuvent être porteurs d’anticorps positifs du virus Ebola, ce qui veut dire qu’ils peuvent être porteurs du virus même sans symptômes, a-t-on expliqué, en ajoutant que de ce fait les animaux pourraient éliminer le virus dans leurs fluides, avec un risque potentiel de contagion».

Euthanasier le chien au nom du principe de précaution? C’est Javier, le mari de Teresa, qui a confié l’information au journal El Mundo, dans un entretien téléphonique. Depuis, c’est l’embrasement sur les réseaux sociaux et autres sites de pétitions en ligne.

A l’enseigne du hashtag #SalvemosaExcalibur («Sauvons Excalibur») ou «#SaveExcalibur», tout ce que la twittosphère et la blogosphère comptent d’associations de défense des animaux s’agite tous azimuts, à l’image de la PACMA, le parti antitaurin contre la maltraitance animale, qui suit le destin du canidé seconde après seconde sur Twitter:

Au point que la police madrilène a dû être dépêchée sur place pour contenir les manifestants, comme en témoigne cette photo postée sur Twitter par Tamara del Prado

L’émotion des réseaux sociaux, d’Espagne, bien sûr, comme Axla, mais aussi du monde entier, a percuté la rétine des titres les plus prestigieux: le Wall Street Journal, sous la plume de Ilan Brat et Jeannette Neumann, se fend d’un texte dont le titre, «Le destin du chien d’une infirmière touchée par Ebola provoque un cri de protestation en Espagne», a ravi les réseaux amis des animaux qui le brandissent comme la meilleure preuve de la légitimité de leur combat:

Dans ce contexte, un article hautement intéressant à étudier est celui d’Ashifa Kassam, pour The Guardian. Hautement intéressant, il l’est pour les commentaires qu’il a déjà inspirés à près de 70 internautes: ils se partagent bien sûr entre ceux qui plaident pour la rationalité des autorités («Je suis avec les autorités, la logique > l’émotion, tuez le chien!»), ceux qui plaident pour qu’on s’assure d’abord qu’il soit porteur du virus, et ceux qui voient dans le chien une innocente victime à préserver.

Mais il donne bien à voir également tous les cheminements de la raison lorsqu’elle est en prise avec des logiques qui s’affrontent, comme celle de la prévention et du principe de précaution versus la logique de l’émotion. Le dénommé Mike5000, par exemple, formule l’idée suivante: «Isolez le chien dans un laboratoire de recherche et étudiez-le très soigneusement. On peut en apprendre ainsi beaucoup, une information qui pourra servir dans les cas futurs. Et retournez-le vivant si on ne détecte pas le virus sur lui.» Une position que partagent beaucoup des commentateurs rationnels du Guardian.

Un tel niveau de discussion consolera tous ceux et celles que la campagne des défenseurs des animaux insupporte déjà. Car après l’épidémie de selfies et des Ice Bucket Challenges qui a ravagé la Toile, nous allons assister ces jours à une campagne de «Save Excalibur» qui va arracher, comme en témoignent ces premiers clichés parus sur Twitter:

Terminons enfin par cette observation. Un titre sans doute, un seul, a échappé pour l’heure à la folie Excalibur: si l’on tape dans le moteur de recherche du Financial Times le mot «Excalibur», le premier résultat de recherche pointe sur un portrait de Roger Dubuis, l’horloger genevois, ou sa stratégie est étudiée au peigne fin et où l’on mentionne évidemment sa prestigieuse collection Excalibur

Mais c’est au fond normal car, comme dit le slogan du titre de référence économique, l’on vit en des temps où l’économie est le levier du monde: «Because we live in financial times»…

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