Depuis un quart de siècle, il s’est construit plus de musées sur la terre que jamais auparavant. La Suisse aux 1000 musées est le pays qui en possède le plus compte tenu de sa population. La première vague de constructions date pourtant de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Deux grands établissements célèbrent ainsi cette année leur centenaire, le Kunsthaus de Zurich et le Musée d’art et d’histoire de Genève qui préparent tous les deux leur agrandissement.

Le tournant du XXe siècle est le temps des expositions nationales et universelles, de la consolidation des nations et de l’expansion coloniale. Chaque pays se regarde dans son miroir, participe à la compétition des images, des systèmes politiques, du dynamisme scientifique et industriel. Les musées qui naissent renvoient le reflet flatteur d’une culture remarquable présentée dans des bâtiments grandioses qui deviennent des signaux reconnaissables même aux yeux de ceux qui ne les fréquentent pas.

Les valeurs des classes cultivées y acquièrent l’autorité du savoir et de la beauté. La richesse devient une vertu car elle est tempérée par la générosité des dons et des legs qui alimentent les collections. Et, alors qu’une mondialisation aussi intense que la nôtre provoque tout autant d’inquiétude, ces palais de la culture rassemblent les citoyens autour de ce qui leur est désigné comme étant leur patrimoine.

Un siècle plus tard, il n’est plus aussi simple de définir la fonction des musées. Ils semblent obéir à des modèles innombrables, adopter des logiques distinctes, et représenter l’éclatement d’un seul monde en des myriades de possibilités. Le désir de préserver, de conserver, d’étudier et de présenter les objets, les traces et les œuvres a pris de telles proportions qu’on ne sait pas s’il trouvera ses limites. Et les nouvelles technologies, loin de freiner le développement des musées, paraissent leur fournir un surplus de carburant.

Un centenaire, c’est une occasion de réjouissances – les trésors du musée genevois et du Kunsthaus de Zurich les méritent. C’est aussi l’occasion de sortir de la routine, de réfléchir au rôle, à la nécessité de cette accumulation et à l’immense fascination qu’elle suscite. Et de rêver que les musées jettent un peu de lumière dans l’opacité qui règne sans devenir ni des tombeaux de la mémoire ni des parcs de divertissement.