Avoir le «cœur brisé» comme le premier ministre canadien, Justin Trudeau, ne suffit pas. Et la «douleur» exprimée par le pape François ne panse aucune plaie. Avec les découvertes de plus de 1000 tombes d’enfants amérindiens au Canada, le monde entier semble découvrir, horrifié, l’inimaginable. Or ces corps enterrés dans l’anonymat le plus complet aux abords de pensionnats souvent gérés par des catholiques sont la conséquence malheureusement logique de la brutale politique d’assimilation imposée aux Amérindiens.

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Depuis 1819 et jusque dans les années 1990, des centaines de milliers d’enfants autochtones, au Canada et aux Etats-Unis, ont été arrachés à leurs familles. Placés de force dans des internats. Privés de leurs traditions. Battus s’ils osaient parler leur langue. On leur imposait d’avoir honte de leurs origines. Un génocide culturel s’est déroulé sous nos yeux. Discutez aujourd’hui avec des Amérindiens et vous ouvrirez une terrifiante boîte de Pandore. Humiliations, mauvais traitements, abus sexuels: les langues commencent à se délier. Enfin.

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Bien sûr, tous les enfants enterrés ne sont pas décédés des suites de sévices. Beaucoup sont morts de maladies. Mais dans l’opacité et l’indifférence la plus totale, mâtinée d’un silence coupable, et surtout à l’insu de leurs familles, pour qui ils restaient d’éternels «disparus». Un drame dans le drame. Parfois, ce sont même des enfants qui creusaient les tombes de leurs camarades.

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Aussi terribles soient-elles, les révélations canadiennes ont au moins un mérite. Dénoncés depuis des décennies par des Amérindiens mais ignorés d’une bonne partie de l’opinion publique, ces méfaits éclatent au grand jour. Les Etats-Unis ont décidé de se lancer dans leur propre examen de conscience, grâce à l’impulsion de la ministre amérindienne Deb Haaland, déterminée à faire la lumière sur les pratiques au sein des pensionnats américains. Un devoir de mémoire qui doit s’étendre bien au-delà de l’Amérique du Nord: des missionnaires européens ont géré de tels pensionnats. Dont des Suisses.

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Plus que des excuses officielles de l’Eglise ou de généreuses indemnisations, ce sont bien des enquêtes fouillées sur l’ampleur de la tragédie qui sont indispensables. Avec les moyens et la volonté pour y parvenir. Ce sombre chapitre de l’histoire doit être passé au peigne fin. Comme les terrains aux abords de pensionnats pour Amérindiens.

Inévitablement, de nouvelles fosses communes seront localisées. Inévitablement, ces découvertes ressasseront des souvenirs douloureux. Mais c’est un mal nécessaire. Trop d’Amérindiens portent aujourd’hui les stigmates des traumatismes endurés. Un lourd héritage qui explique en partie les problèmes – pauvreté, taux de suicides élevé, violences, alcoolisme et drogues – qui secouent aujourd’hui les réserves. Il est temps de le reconnaître.

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