Revue de presse

Tony Blair et Theresa May s’écharpent sur le nœud gordien du Brexit

La première ministre britannique a accusé l’ancien chef de gouvernement travailliste de chercher à «saper» la sortie de l’Union en appelant à un second référendum. Celui-ci accuse en retour la locataire du 10 Downing Street d’être «irresponsable»

«Le fait pour Tony Blair d’aller à Bruxelles et de chercher à saper nos négociations en plaidant pour un deuxième référendum est une insulte envers le poste qu’il a occupé et le peuple qu’il a servi», s’emporte la première ministre britannique, Theresa May, dans une déclaration transmise aux médias samedi soir.

L’ex-chef de gouvernement travailliste s’inscrit ainsi dans la ligne défendue par plusieurs partis d’opposition, une partie du Labour, et d’autres personnalités publiques. Il est d’ailleurs assez amusant de constater que quand un autre ancien premier ministre, le conservateur John Major, s’était aussi prononcé en faveur d’un nouveau référendum, Theresa May était restée silencieuse. Tony Blair, en formulant la même demande, a donc eu droit à un traitement très différent.

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La cheffe du gouvernement dit «se battre pour un bon accord pour le Royaume-Uni». Elle l’a obtenu, selon elle, après dix-sept mois de négociations difficiles, mais souhaite encore des «garanties» pour convaincre les députés britanniques, très divisés, de voter le texte. Une échéance qui a déjà été repoussée mardi dernier après qu’elle eut échoué à obtenir de ses partenaires européens les concessions espérées sur le «filet de sécurité» en Irlande du Nord. Mais, soutient Tony Blair, «ce qui est irresponsable, c’est d’essayer de convaincre de force les députés d’accepter un accord qu’ils considèrent comme franchement mauvais en menaçant de quitter l’Union européenne sans accord, s’ils ne suivent pas la ligne»:

Ce dernier, opposé au Brexit, considère que «ni le peuple, ni le parlement ne s’uniront derrière l’accord de la première ministre». D’ailleurs, selon certains médias britanniques, plusieurs membres du gouvernement, dont le numéro 2, David Lidington, œuvreraient en coulisses pour un second référendum. Le chef de cabinet de Theresa May, Gavin Barwell, a démenti dimanche sur Twitter ces rumeurs, tandis que David Lidington a renvoyé à ses déclarations au parlement mardi, lorsqu’il avait dit que le résultat d’un second référendum «serait certainement une source de divisions et ne pourrait garantir de mettre définitivement fin au débat»:

Le ministre des Affaires étrangères, Jeremy Hunt, a aussi soulevé les risques de divisions posés par un second référendum dans une interview au Sunday TimesIl a par ailleurs affirmé qu’en cas de sortie de l’UE sans accord, le Royaume-Uni, «prospérerait, […] même si nous ne pouvons pas affirmer qu’il n’y aurait pas de perturbations». Il a aussi laissé entendre qu’il était intéressé… par le poste de premier ministre, après que Theresa May eut annoncé qu’elle quitterait ses fonctions avant les prochaines législatives, prévues en 2022. Ambiance, donc… et règlements de compte historiques au passage:

Si tout le monde passe son temps à démentir les complots, Theresa May a néanmoins prévu de marteler, ce lundi devant le parlement, son opposition farouche à tout nouveau référendum, observe l’Irish Times, relayé par Courrier internationalDans son discours, obtenu par le quotidien irlandais, la cheffe du gouvernement devrait exhorter les parlementaires à ne pas «rompre la confiance du peuple britannique en organisant un nouveau référendum. Un autre vote entraînerait des dégâts irréparables pour l’intégrité de notre vie politique» et «diviserait encore plus notre pays au moment même où nous devons travailler à son unité».

Dans ce contexte qu’observe le site Eurotopics.net, le TJ de la chaîne ARD, en Allemagne, tire son chapeau à l’opiniâtreté de la dame: «Sachant que quoi qu’elle fasse, May sera critiquée, elle ne se débrouille pas mal. […] Elle est la seule à maintenir le cap. […] Plus aucune médiation ne pourra dénouer le nœud gordien du Brexit. Les deux camps ont trop longtemps campé sur leurs positions pour pouvoir se tendre la main aujourd’hui. May doit aller de l’avant. Soit elle rejoint le camp de ceux qui demandent la tenue d’un second référendum, soit elle fonce droit vers un Brexit sans accord. Entre ces deux pôles, il n’y a que reports, bras de fer et tractations.»

«Un génie stratégique»

Vaines tractations, jusqu’ici… Mais ce n’est pas fini, car dans les colonnes du Daily Telegraph, Boris Johnson, l’incontesté champion du Brexit et ancien ministre des Affaires étrangères, rejette lui aussi l’hypothèse d’une nouvelle consultation. Selon lui, «un deuxième référendum provoquerait un immédiat, profond et tenace sentiment de trahison» chez les électeurs. Mais pour une chroniqueuse du Guardian, «par comparaison à ses ennemis, Theresa May est un génie stratégique». «Aveuglés par leur furie», les leaders de la fronde en ont «pris pour leur grade» après la motion de défiance refusée. «Espérons qu’on les verra moins souvent dorénavant sur nos petits écrans. Par leur bêtise, ils ont donné un nouveau souffle à une première ministre moribonde […] et à son projet de Brexit.»

Dans ces conditions, juge encore ce quotidien, «même ceux qui pensent que l’accord obtenu est un compromis raisonnable» estiment qu’il pourrait être «utile de tester le soutien des parlementaires à d’autres options». Les parlementaires seraient ainsi invités à voter «à blanc» sur d’autres scénarios – le deuxième référendum, mais aussi un Brexit sans accord, ou en encore un accord avec l’UE calqué sur ceux de la Norvège et du Canada. Un processus qui permettrait, selon le quotidien, de démontrer que ces options-là, elles non plus, «n’obtiendraient pas forcément la majorité». D’où l’impasse, tenace.

Une idée de moins en moins hérétique

Alors, si on annulait tout? Pierre Haski, sur France Inter la semaine dernière, rappelait que selon le récent arrêt de la Cour de justice de l’UE, «le Royaume-Uni est libre de révoquer unilatéralement la notification de son intention de se retirer de l’Union européenne». Un tel revirement pourrait avoir lieu «sans même consulter les autres membres de l’UE, à condition d’accepter de revenir dans les mêmes termes qu’avant». Cette idée est-elle seulement possible? «Hérétique et invraisemblable pendant très longtemps, réservée à quelques pro-européens acharnés, cette hypothèse prend des couleurs à mesure que le monde politique britannique s’enfonce dans l’impasse», analyse le chroniqueur géopolitique repéré par le site Touteleurope.eu.

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