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voyage au pays de la finance (5)

Too big to fail

Cinéaste, auteur de «Cleveland contre Wall Street», Jean-Stéphane Bron raconte dans «Le Temps» ses quatre ans de recherches dans le monde financier

Peter B. est un professeur de renommée internationale, spécialisé en neurofinance, savant cocktail de biologie, de neuroscience et d’économie. Quelques mois plus tôt, le mercato des scientifiques de haut vol avait commencé et Patrick Aebischer, leprésident de l’EPFL, avait eu la main heureuse. Peter avait accepté de quitter le soleil de Passadena et son prestigieux California Institue of Technology pour l’EPFL, near by the Lake.

Le professeur B. me reçoit dans son lab et me parle de ses recherches, fascinantes explorations du cerveau humain, destinées à mieux comprendre les comportements des acteurs économiques. Risk & reward. Greed & fear. «Le problème numéro un, ce sont nos émotions: un bon trader agit en se coupant totalement de ses émotions. Les mauvais sont victimes de leurs sentiments, de stimuli extérieurs, irrationnels.»

Une quarantaine de box blancs sont alignés devant moi, simulant une salle des marchés. Tout en déambulant, il poursuit: «Le deuxième problème, c’est notre cerveau. Nous sommes capables d’interagir et de comprendre des systèmes relativement simples, dans un environnement qui nous est proche. Mais songez un seul instant à ce que sont les marchés mondiaux! Aucun cerveau humain ne peut se le représenter! Or, les acteurs économiques pensent exactement le contraire, ils pensent détenir la vérité. C’est cette folie qui crée l’irrationalité des marchés.

»Songez un peu: si les pilotes de ligne agissaient en suivant leurs émotions, tous les avions s’écraseraient au sol. Or les fluctuations extrêmes des marchés sont provoquées par des comportements irrationnels, émotionnels. Si, comme dans les avions, les bourses étaient munies d’instruments de bord capables de donner le cap, nous éviterions bien des catastrophes.»

Il marque une courte pause, un sourire apparaît sur ses lèvres. «Le problème numéro 3, c’est qu’il n’y a pas de punition. Les CEO qui conduisent leur banque au bord du gouffre ne sont jamais sanctionnés, ou si peu. Au fil du temps, notre cerveau s’est développé selon un principe de risk, reward, punition. Pour la banque, il y a du risk, du reward, mais très peu de punition.»

Quelques mois plus tard, à l’automne 2008, le signal «attachez vos ceintures» allait illuminer les marchés et les CEO des grandes banques américaines en déroute se faire convoquer devant le Congrès, avec à la clé un reward de 700 milliards. Non loin de là dans le campus, Jacques G., un autre scientifique, mène des recherches sur le microcrédit. Lui ne rêve pas de découper le cerveau de traders en rondelles. Il rêve de détruire le système bancaire. Pas en le faisant exploser, mais en le contournant: «Imaginez une banque en ligne, où chacun pourrait investir en temps réel, dans des projets qui seraient un modèle de transparence, dans le Sud. Imaginez une banque qui ne prendrait pas de commissions, ou si peu, seulement pour s’autogérer.»

Après deux heures, mon hôte a noirci quatre tableaux noirs de schémas complexes et son ardeur semble intacte. Dans ce laboratoire, des mathématiciens testent une banque idéale grandeur nature. Tandis qu’il me reconduit à la porte, je pense aux monstres et aux dragons qui peuplent la route de ce saint Georges. Le combat me semble inégal. Et pourtant, j’imagine que dans leur minuscule cerveau, les dinosaures aussi devaient se dire qu’ils étaient too big to fail.

* Cinéaste, auteur de «Cleveland contre Wall Street». Il raconte dans «Le Temps», jusqu’à la sortie du film le 15 septembre, ses quatre ans de recherches dans le monde financier.

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© Gabioud Simon (gam)