Il faudrait être sourd et aveugle pour ne pas s’en être aperçu: Tom Cruise a donc renfilé, trente-six ans après, la combinaison de pilote d’élite qui l’a fait star, dans Top Gun: Maverick, blockbuster de «l’étoffe des héros», avec pour mission d’aider les salles de cinéma à retrouver leur niveau d’avant la crise sanitaire. Le film, après de grands flaflas sur la Croisette avec Patrouille de France et sourires Pepsodent, est sorti ce mercredi dans les salles. Qu’en disent les critiques? Car réaliser une suite avec un héros principal bientôt âgé de 60 ans avait tout du piège en ces temps de guerre, de militarisme reaganien désormais un peu dépassé tout de même, et à une époque où la testostérone a perdu de sa superbe d’antan.

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Rappelons d’abord le contexte historique avec le Times de Londres, que cite Courrier international. Le premier Top Gun, en 1986, était devenu «un phénomène mondial, mesurable à des recettes au box-office qui s’étaient élevées à 350 millions de dollars, à des niveaux d’engagement dans l’armée de l’air américaine jamais vus depuis la Seconde Guerre mondiale et à des ventes d’Aviators [le modèle de Ray-Ban immortalisé par le personnage de Tom Cruise] qui avaient bondi de 40%».

Produits dérivés, dira-t-on, d’un autre «produit», de haute culture populaire, qui avait joué «la carte du patriotisme américain en mettant en scène des gros avions et des amitiés viriles» dont on a pu s’amuser en les lisant avec un filtre cryptogay. Mais ce qui est déjà sûr, avec cette suite périlleuse, c’est qu’on assiste déjà à «un succès d’estime confirmé par le score de 97% de critiques positives enregistrées à la date du 19 mai sur l’agrégateur de critiques RottenTomatoes.com». Si le site n’a rassemblé qu’une centaine d’avis – et ne présente encore aucune note de spectateurs –, il s’agit à ce stade d’un score «proche de la perfection», relève FanFest.com.

Alors, «faut-il s’attendre à une vieille tambouille réchauffée ou à une passionnante relecture contemporaine d’un mythe pop désuet?» se demande La Liberté. Qui répond: «Eh bien, un peu des deux.» Le film «fait obligatoirement vibrer la corde nostalgique. Les premières images d’engins décollant d’un porte-avions miment même l’ouverture du film original. On découvre alors Pete «Maverick» Mitchell (Tom Cruise) en pilote d’essai toujours aussi tête brûlée. […] On est résolument en terrain connu. Le scénario offre donc son lot de bravades macho, de romance téléphonée, de viriles parties de foot américain torse nu sur la plage et de balades à moto sans casque… Le fan-service est à son maximum.»

Le réalisateur, Joseph Kosinski, «a bien rempli le cahier des charges serré qui est le sien, on sent que le cinéaste se fait plaisir dès que les chasseurs prennent leur envol. Les séquences aériennes sont, il faut bien le reconnaître, très belles et dynamiques. Ceux qui craignaient un montage épileptique seront soulagés: l’action est frénétique, mais elle reste toujours lisible. Embarqué à Mach 3 dans ces jets fuselés, le spectateur en prend plein les yeux et l’estomac. On est décidément bien loin des scènes indigentes du film de 1986. La dernière demi-heure de ce blockbuster bien rythmé […] est particulièrement haletante, alternant suspense et pirouettes de haut vol. Loin d’être parfait, Top Gun: Maverick ne réinvente pas l’hélice, mais il livre la marchandise avec un certain panache.» Et non sans humour:

Le JournalDuGeek.com en ajoute une couche, en écrivant que trente-six ans «après avoir défié l’autorité, emballé la fille, tué des méchants et montré à ses camarades qui était le patron, Tom Cruise revient défier l’autorité, emballer la fille, tuer des méchants et montrer à ses camarades qui est toujours le patron. […] L’idée ne semble avoir aucune saveur et pourtant, c’est ce qui fait de Top Gun: Maverick une suite bien meilleure que l’original.» Mais qui ne consolera pas les allergiques à Tom Cruise: le film constitue en réalité le «symbole de ce que représente Tom Cruise aux yeux de Tom Cruise». Une sorte de «cruisisme ultime»…

Pourquoi? Parce que «loin de s’embarrasser d’un prétexte fallacieux pour relancer la machine, le long métrage n’a qu’une ambition et il l’affiche dans ces premières minutes […]: à une époque où l’on remplace les pilotes par des drones, ces derniers n’ont pas dit leur dernier mot. Difficile d’y voir autre chose qu’un message adressé à Hollywood par une des ultimes stars d’action à l’ancienne: remballez vos fonds verts et vos doublures numériques, ici on préfère quand ça sent vraiment le kérosène.»

Mais on peut quand même éviter les odeurs, aux yeux du Monde, déçu de cette nouvelle mouture, quoique avec les mêmes arguments: le film «orchestre surtout le sacre de la star Cruise par un parterre de jeunes acteurs sommés de reconnaître sa suprématie dans l’action. […] C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes – ce qui vaut aussi pour le film lui-même, blockbuster à l’ancienne croyant dur comme fer à la domination martiale du corps (sculpté) sur l’appareil (fuselé). Mais c’est encore plus sur la nostalgie que capitalise Maverick, ne cessant de reconvoquer, sur un registre fétichiste, les scènes, lieux et personnages de son modèle, érigé ici en référence indépassable, et dupliqué mécaniquement sans une once de créativité.»

Le vrai pilote valide…

Franceinfo a vu le film avec un pilote de chasse, qui «valide à 100%». «Pop corn: check. Fauteuil confort: check. Devant l’écran, […] le lieutenant-colonel Bethoux – nom de pilote «Easy», missions de guerre en Afghanistan ou en Libye et Patrouille de France – et le jeune Romain, qui a 12 ans voyait le premier opus. C’est d’ailleurs le film qui avait créé son rêve», devenir pilote de chasse.

Dans le premier, ils filmaient ça dans des studios. Là, tu vois bien le facteur de charge qui leur marque le visage. La voix est aussi différente et tu sens la respiration. C’est ce qu’on vit dans l’avion, c’est vachement plus réaliste

«Les images sont monstrueuses», glisse Romain. […] Il devine plusieurs fois comment un avion va se comporter ou comment Maverick […] et les autres interagissent. «C’est très plausible, parce que c’est ce qu’on fait: on s’entraîne en basse altitude. Tu fais ce qu’on appelle des pop-ups, des cabrés-piqués, c’est-à-dire que tu restes en basse altitude pour ne pas te faire voir des radars et, quand t’approches de la cible, tu fais un cabré-piqué pour la voir et ensuite l’accrocher au radar pour délivrer ton armement. Eux en F18, nous en Mirage 2000 ou en Rafale. Ce sont des manœuvres auxquelles on s’entraîne régulièrement.»

«On a vu Top Gun: Maverick et on a pris la claque qu’on n’attendait pas», titre pour sa part le HuffingtonPost.fr. Car c’est «avant tout un très bon film d’action qui fait monter l’adrénaline dès les premières minutes lorsque le personnage de Pete Mitchell, devenu pilote d’essai certes belliqueux, mais un poil plus conscient du danger, fait surchauffer son avion en passant la vitesse de Mach 10. […] Quand les plans de l’époque étaient plutôt répétitifs, ils sont là plus immersifs que jamais. Le film évite largement les effets spéciaux et les acteurs ont été filmés dans des cockpits d’avions de chasse, subissant des forces gravitationnelles intenses alors que les appareils s’approchaient dangereusement de la surface de la Terre.»

Et pour L’Obs? Un film qui, «avec son scénario balisé, ses personnages archétypaux et ses non-dits pachydermiques, fait plaisir à voir. Parce que s’y joue une idée quasiment disparue du blockbuster mû non par des multiverses […] mais par des affects, une morale hawksienne (métier, courage et intuition contre l’ordre établi), des plans de cinéma, de l’action réelle, la cinégénie des acteurs et le charisme de Tom Cruise. Lequel, entre ego trip et autodérision («J’aime pas ce regard – C’est le seul que j’ai»), écrit un nouveau chapitre de sa légende. Le film s’amuse de son inadaptation sociale de pur être d’action qui ne s’exprime qu’avec un manche entre les mains. Il n’est jamais meilleur que dans ses scènes d’exploits aériens à faire trembler les murs.»

Bref, conclut Le Figaro, «on ne sait pas comment Top Gun: Maverick sera perçu» dans trente-six ans, mais «en 2022, ça décoiffe»! Il conjure la peur de vieillir, angoisse de la star hollywoodienne partagée par une bonne partie de l’humanité. Les retrouvailles entre Val Kilmer et Tom Cruise feraient presque verser une larme. On assiste à une belle accolade entre un corps immarcescible et un acteur diminué par la maladie. A Cannes, l’an dernier, ledocumentaire Val rendait hommage à cette autre star de la fin du XXe siècle, rescapé d’un cancer de la gorge, aphone et souffrant. Cruise, lui, a encore du répondant. A Ed Harris, amiral en colère qui lui rappelle son obsolescence programmée («La fin est inéluctable, vous êtes voué à disparaître»), sa réplique fuse: «Peut-être, mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui ne meurt jamais.»


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