Revue de presse

Torrent d’hommages admiratifs dans les médias à feu Philip Roth

«Le roi est mort», peut-on déjà lire ce mercredi matin dans les nécrologies consacrées à l’un des auteurs les plus prolifiques et visionnaires de notre temps. Petite balade médiatique dans les lignes affligées qui le saluent comme une rock star

C’était un «monstre». Un géant comme il en existe peu dans la littérature contemporaine, américaine et même mondiale. Philip Roth est mort ce mardi à l’âge de 85 ans, six ans après avoir arrêté l’écriture et sans jamais avoir obtenu le Prix Nobel pour lequel il avait été si souvent cité, mais fort d’une carrière couronnée par une kyrielle d’autres récompenses aux quatre coins du monde. La nouvelle a été annoncée par plusieurs médias états-uniens, dont le New York Times (NYT) et le magazine The New Yorker (TNY).

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Si le premier parle d’un auteur «imposant, prolifique, protéiforme et souvent tragicomique», le second préfère le terme de «séminal». «Au cours de sa très longue carrière, il a exploré ses différentes facettes identitaires: que signifie être un Américain, un Juif, un écrivain, un homme?» indique le NYT à propos de cet écrivain qui avait des relations difficiles avec le monde moderne, notamment avec Wikipédia, lit-on sur TheConversation.com:

C’était aussi «un champion des romanciers d’Europe de l’Est», en tant que descendant d’une famille d’immigrés de Galicie, et encore «un observateur passionné de l’histoire américaine et de sa langue vernaculaire». «Plus que n’importe quel autre écrivain de son temps», il était également «infatigable dans son exploration de la sexualité masculine», celle d’un «corps humain vu dans sa force et sa fragilité tout à la fois, et ses besoins souvent ridicules», ajoute le TNY.

Mais pour Josyane Savigneau du Monde (lire l’article ci-dessus et voir la vidéo ci-dessous), «l’œuvre de Roth est marquée du signe du malentendu» et «il a été autant controversé qu’admiré». «Il avait 26 ans quand il a publié, en 1959, Goodbye, Columbus, un recueil de nouvelles qui a reçu le National Book Award, ce qui n’a pas empêché la polémique. Le New Yorker, qui avait tout de suite vu le talent de Roth, avait publié en avant-première une des nouvelles, Défenseur de la foi. Tollé. Lettres de protestation contre ce «mauvais juif» qui n’aime pas sa communauté, désabonnements. Des rabbins évoquent dans leurs sermons «un juif antisémite». L’un d’eux va même jusqu’à demander qu’on réduise ce Roth au silence, précisant qu’au Moyen Age, les juifs auraient su quoi faire de lui.»


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Puis, «dix ans et trois romans plus tard, Roth aggrave son cas. Portnoy et son complexe est un succès international. Succès de scandale», écrit Josyane Savigneau, une des meilleurs connaisseurs francophones de son œuvre. Soit «420 000 exemplaires vendus aux Etats-Unis en trois semaines, des millions dans le monde. Alex Portnoy, 33 ans, en rupture avec sa famille juive de Newark […] a d’irrésistibles exigences sexuelles, souvent de tendance perverse; et un goût excessif pour la masturbation», lit-on dans les critiques.

«Tout au long de sa vie, et depuis ses premiers succès dans les années 1960, Philip Roth aura exploré de nombreux thèmes dont celui du fanatisme des Américains pour leur pays et pour les engagements en politique, la luxure et les excès du corps de l’Homme, mais aussi la vie dans les familles juives, confirme HuffingtonPost.fr. […] Il a créé des personnages marquants de la littérature, à l’image de David Kepesh, cet universitaire qui se transforme en poitrine à force de désir, ou Alexander Portnoy, cet homme confiant à son psychanalyste ses pulsions adolescentes.» Parmi ses autres livres les plus connus figurent notamment Le complot contre l’Amérique, Opération Shylock, Pastorale américaine ou encore La tache, tous réédités en Folio.

Un post-it sur son ordinateur

L’auteur de plus de 25 ouvrages qui oscillent entre «la folie comique et libidineuse» et les écrits «visionnaires», dit Libération, comme Le complot, qui raconte «l’élection surprise d’un candidat réactionnaire et raciste dont le slogan est America First», avait donc cessé d’écrire depuis 2010, arguant que «le combat avec l’écriture [était] terminé». C’est ce qu’il avait «noté sur un post-it collé sur son ordinateur», lit-on dans l’hommage du NYT: «A ce moment-là, je n’étais plus en possession de ma vitalité mentale ou de la forme physique nécessaire pour enfourcher et maîtriser un accès de créativité d’ampleur de n’importe quelle durée», avait-il déclaré.

«Le roi est mort», titre simplement de son côté L’Obs. Qui rappelle ceci: après Portnoy, du jour au lendemain, il devint à peu près impossible à Philip Roth de se promener dans New York sans être reconnu par ses lecteurs. Il le racontera plus tard, une fois retiré des affaires. Aux Inrocks en 2012, dans une interview demeurée mémorable, et à la BBC, émission dont le Guardian avait fait un splendide compte rendu:

J’ai eu la gloire littéraire. J’ai eu la gloire sexuelle et j’ai même eu la gloire d’être pris pour un fou. J’ai reçu des centaines de lettres, une centaine par semaine, certaines d’entre elles accompagnées de photos de filles en bikini. J’ai eu beaucoup d’occasions de rater ma vie

Partout, alors, «on criait à la pornographie, à la misogynie, à la misanthropie, à l’égotisme, au judaïsme obsessionnel, à l’anti-judaïsme obsessionnel, au génie. Philip Roth était devenu le nom d’une rock star qu’on traitait de tous les noms.» Ce dont se souvient aussi La Libre Belgique, qui salue aussi sa limpidité et son exigence simple. Dans Exit le fantôme où Roth raconte le retour de Zuckerman à New York, après onze ans de réclusion volontaire dans la campagne du Massachusetts, au cœur d’une ville accablée par la réélection inattendue de George W. Bush, on lisait:

La fin est si immense qu’elle contient sa propre poésie. Il n’y a pas à faire de rhétorique. Juste dire les choses simplement

«Simplement» et sans sarcasme? Non: avec. Et il lui restera des successeurs:

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