opinions

La torture, une réalité tenace

Amnesty International lance une campagne mondiale contre la torture, une pratique odieuse qui n’a de loin pas disparu, trente ans après l’adoption par les Nations unies de la Convention contre la torture. Cette campagne concerne aussi la Suisse. Par Salil Shetty, secrétaire général d’Amnesty

La torture, une réalité que de nombreux Etats ne veulent pas voir

Décharges électriques. Passages à tabac. Viols. Humiliations. Simulacres d’exécution. Brûlures. Privation de sommeil. Torture à l’eau. Longues heures dans des postures contorsionnées. Utilisation de tenailles, de substances médicamenteuses et de chiens. Ces mots sonnent à eux seuls comme un cauchemar. Pourtant, tous les jours et dans toutes les régions du monde, ces horreurs inimaginables sont une réalité pour des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants.

La torture est une pratique odieuse. Elle est barbare et inhumaine. Rien ne saurait la justifier. C’est une pratique indéfendable, contre-productive, qui corrompt l’Etat de droit et le remplace par la terreur. Personne n’est en sécurité lorsque l’Etat autorise son usage.

Il y a tout juste trente ans, les Nations unies adoptaient la Convention contre la torture. Ce texte a constitué un progrès sans pré­cédent: il a apporté une série de dispositions concrètes pour faire de l’interdiction mondiale de la torture une réalité, en proposant des mesures inscrites dans la loi et spécifiquement conçues pour empêcher la torture, en punir les auteurs et garantir justice et réparation aux victimes. Ces mesures visent non seulement à mettre un terme à la torture à l’intérieur des frontières de chaque pays, mais aussi à garantir que nul ne soit expulsé dans un pays où il risque d’être torturé et à faire en sorte qu’il n’y ait pas de refuge possible pour les auteurs de tels actes. Un cadre juridique international solide a été mis en place et la Convention contre la torture compte aujourd’hui 155 Etats parties.

Cependant, nombreux sont les gouvernements qui ne respectent pas leurs obligations. Trente ans après l’adoption de la Convention, la torture demeure une pratique largement établie. L’ampleur inacceptable de cette pratique révèle le fossé qui existe entre ce que les gouvernements ont promis il y a trente ans et ce qu’ils font au­jourd’hui.

Au cours de ces cinq dernières années, Amnesty International a documenté des cas de torture et d’autres mauvais traitements dans 141 pays de toutes les régions du monde. Si, dans certains pays, il s’agissait de cas isolés et exceptionnels, dans d’autres, la torture est une pratique généralisée. Quoi qu’il en soit, le moindre acte de torture ou de mauvais traitement, même isolé, est inacceptable.

Ce chiffre donne une idée de l’étendue du problème, mais nous ne pouvons rendre compte que des cas dont nous avons connaissance. Nos statistiques sont donc bien loin de refléter l’ampleur réelle de la torture dans le monde. De même, elles ne permettent pas de rendre compte à leur juste ­mesure de la réalité abjecte de la torture, ni de son coût en termes de vies humaines.

La torture est un outil parti­culièrement apprécié des forces de répression, mais elle ne se limite pas pour autant aux pays dirigés par des tyrans ou des dictateurs – même si c’est sous ce type de régime qu’elle est la plus courante. Elle n’est pas non plus l’apanage des polices secrètes. Si beaucoup d’Etats ont pris au sérieux l’interdiction universelle de la ­torture et ont fait de grands progrès dans la lutte contre cette ­pratique, des gouvernements de tous bords politiques et de tous les continents continuent de se rendre complices de ce qui constitue le degré suprême de l’inhu­manité, utilisant la torture pour arracher des informations, contraindre des suspects à avouer ou réduire des opposants au silence – ou simplement à titre de châtiment cruel.

Les gouvernements ont interdit cette pratique déshumanisante en droit et exprimé sur la scène internationale le dégoût qu’elle leur inspire, mais nombre d’entre eux continuent d’y recourir ou de faciliter son utilisation. Cet échec politique est aggravé et alimenté par un refus destructeur d’admettre la réalité. Ceux qui ordonnent et commettent la torture échappent le plus souvent à la justice. Ils agissent généralement en toute impunité, sans qu’aucune enquête ne soit ouverte, ni aucune poursuite engagée.

Depuis plus de cinquante ans, Amnesty International est au combat pour éradiquer les actes qui sont parmi les plus cruels qu’un être humain puisse commettre à l’égard d’un autre. Il y a trente ans, notre mouvement avait mené une grande campagne en faveur de l’adoption de la Convention contre la torture. Nous lançons aujourd’hui une nouvelle campagne mondiale, Stop Torture, adressée aux gouvernements du monde entier, pour que les ­engagements pris dans cette ­Convention soient enfin respectés. Le seul moyen de faire changer les choses, c’est l’instauration et la mise en œuvre de garanties efficaces contre la torture. Lorsque des garanties sont en place, les gens sont protégés. Lorsque les garanties sont inexistantes ou inappliquées, la torture prospère.

La Suisse est concernée à plusieurs titres. Il est primordial qu’elle accorde une protection aux victimes de la torture. Les autorités suisses doivent respecter le principe de non-refoulement et ne pas renvoyer des requérants d’asile dans des pays où il existe un risque sérieux qu’ils soient torturés, comme cela a été le cas l’année dernière pour deux ressortissants tamouls, arrêtés et torturés dès leur arrivée au Sri Lanka. Par ailleurs, le droit pénal suisse ne reconnaît pas la torture comme infraction. Il faut l’amender de façon à interdire explicitement la torture et les mauvais traitements. Enfin, la Suisse doit s’engager au niveau international pour l’éradication de ces pratiques et pour que les tortionnaires soient obligés de rendre des comptes.

Secrétaire général d’Amnesty International

La Suisse est concernée à plusieurs titres. Il est primordial qu’elle accorde une protection aux victimes de la torture

Publicité