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Touche pas à mon Freddie

«Bohemian Rhapsody» raconte la légende de Queen en s’arrangeant parfois avec l’histoire du groupe. Oubliant que le cinéma est une affaire de regard et d’interprétation, certains fans hurlent à la désinformation

Grâce à la pertinente programmation du Geneva International Film Festival, j’ai eu le privilège de rencontrer Stephen Frears, cinéaste anglais aimé depuis la découverte des Liaisons dangereuses en 1988. J’ai parlé avec lui de la minisérie qu’il a réalisée pour la BBC, A Very English Scandal, mais aussi de Freddie Mercury, dont il ignorait qu’il avait séjourné et enregistré à Montreux. Pourquoi est-ce que cela m’a étonné? Tout simplement parce que le cinéaste britannique devait réaliser Bohemian Rhapsody, le biopic consacré à Queen. C’est Sacha Baron Cohen qu’il aurait dû diriger dans le rôle du chanteur à liquette et à moustache, pour un récit ouvertement gay et volontiers scandaleux, là où le projet finalement réalisé par Bryan Singer est lisse. Verrouillé par le guitariste Brian May, il n’a qu’un but, souligner que Queen est un groupe de légende et que Mercury n’était pas seul à la barre.

Notre critique de «Bohemian Rhapsody»: Queen, le spectacle doit continuer

Reste que ce film, je l’ai apprécié. Pourquoi tant de bienveillance? Peut-être parce que je n’aime pas Queen, et que je n’avais dès lors aucune attente. Je n’ai jamais compris ce groupe proposant une musique pompière et grandiloquente qui m’assomme. Je peux écouter beaucoup d’artistes et de styles musicaux différents sans y trouver un réel plaisir, mais Queen, c’est comme le reggae, je n’y arrive tout simplement pas.

Génie blessé

Les fans du groupe sont remontés contre le long métrage de Singer, lui reprochant de trahir l’histoire de Queen. C’est ainsi qu’a transité par ma boîte e-mail un courrier envoyé aux producteurs et cosigné par sept personnes entre Londres, Sydney et Montreux. On peut y lire leur courroux quant au fait que «l’héritage de Freddie n’est pas protégé par ce film». Bohemian Rhapsody ferait œuvre de «désinformation», «la chronologie est totalement désynchronisée». En gros, les signataires reprochent autant au film ses choix narratifs qu’esthétiques. Conclusion: il «blesse le génie du chanteur».

Ce genre d’approche sectaire me désespère. Elle démontre une méconnaissance du médium cinéma, qui n’est jamais le reflet d’une réalité objective, mais propose une vision subjective passée par le filtre d’un regard, celui du réalisateur, lui-même influencé par le scénariste, le monteur et le producteur. Bohemian Rhapsody ne désinforme pas car il n’a pas mission d’informer. Reste qu’on est libre de ne pas l’aimer en arguant par exemple qu’il laisse trop de place au groupe, comme on est libre d’assimiler l’écoute de la chanson-titre à de la torture… tout en reconnaissant son audace mélodique.


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