Revue de presse

«Touche pas à ma Poste», c’est un service public

Si les médias regrettent les mauvaises nouvelles de La Poste suisse pour l’emploi et les citoyens qui s’y rendent encore, ils reconnaissent que la stratégie est valable sur le plan économique – tout en regrettant la rhétorique de «gros sabots» qui la justifie

Certes, La Poste suisse veut multiplier ses points d’accès, qui passeront de 3700 à au moins 4000. C’est le début du message. Mais les médias du pays retiennent surtout, eux, ce jeudi, que les offices traditionnels seront réduits de 1400 à 800 ou 900, soit la fin dudit message. D’ici à 2020, le géant jaune estime que 1200 collaborateurs seront touchés. Les syndicats montent au créneau pour dénoncer le démantèlement du réseau. Les éditorialistes un peu aussi.

Lire aussi: La Poste va encore supprimer 500 à 600 offices

Quoique. Celui du Corriere del Ticino commence par demander à ses lecteurs: «Combien êtes-vous à toujours fréquenter un bureau de poste pour payer vos factures, alors que vous pouvez le faire plus confortablement à votre domicile ou au bureau, sans file d’attente et en toute discrétion? Qui va encore au bureau de poste pour envoyer une lettre ou une carte de vœux? N’est-il pas plus facile d’utiliser le courrier électronique, Facebook, WhatsApp? Et sinon, vous n’avez encore pas l’application de Swiss Post pour envoyer des cartes postales gratuites à partir de votre téléphone?»

«È necessario fare i conti con la realtà»: «Il est nécessaire de tenir compte de la réalité», relativise donc le journal d’outre-Gothard. Un constat que corrobore bien peu le minisondage auquel s’est livrée la Basler Zeitung à l’intérieur même de son article mis en ligne sur ce qu’elle qualifie de «coupes claires dans l’emploi». Sur près de 900 votants à 8h25 ce jeudi matin, les réponses des internautes se répartissaient de la sorte: 22,9% répondaient que la fermeture de ces bureaux de poste est «compréhensible parce qu’ils coûtent trop cher»; 16,5% que cela leur «est égal» puisqu’ils ne vont «presque plus à la poste»; et 60,6% que c’est «une honte, parce qu’on a affaire à un service public». D’où l’étranglement de ce conseiller national valaisan:

Il en va également ainsi du commentaire commun à la Tribune de Genève et à 24 heures qui, «boum badaboum!», jugent que «La Poste n’a pas fait les choses à moitié». Si «sa stratégie a le mérite de la clarté» et que «cela se fera sans trop de casse sociale» vu «les nombreux départs à la retraite», «la forme continue de pécher»: «Au lieu d’assumer crânement la révolution en cours, elle essaie maladroitement de noyer le poisson en répétant qu’il s’agit d’une «extension» du réseau postal.»

Mais c’est là comparer «des pommes et des poires», car «on ne peut pas mettre sur un pied d’égalité un office postal et ses nombreuses prestations avec le mur jaune à consignes automatiques vanté dans une pub par le propret chanteur Bastien Baker». De quoi inciter Le Courrier de Genève à écrire en Une que «La Poste joue à guichets fermés», titre auquel on décernera volontiers la Palme d’or de la presse helvétique.

«L’ogre qui dévore ses postiers»

Celui de l’éditorial du Quotidien jurassien n’est pas mal non plus: «Le péril de l’Ogre jaune». A Delémont, on file encore la métaphore en parlant de «colis piégé». Avec point d’exclamation. Car «quand les clients se font rares, les portes se ferment. Les bureaux de poste se muent en «points d’accès», où l’on converse avec une machine et non plus avec une personne. L’emploi souffrira de cette nouvelle réorganisation postale, les régions excentrées en pâtiront fortement.»

Mais l’éditorialiste se console en récupérant la «mauvaise nouvelle» pour l’utiliser au profit de son propre marketing: «Le Quotidien jurassien, se vante-t-il, contribue au maintien du réseau postal ici et ailleurs. Cela grâce à vous, chers abonnés. Lorsqu’il livre le journal dans votre boîte aux lettres, le Géant jaune échappe à la tentation de se transformer en ogre qui dévore ses postiers pour subsister.»

«Pas une révolution, mais une évolution»

En se livrant à ce banquet qu’on croirait rabelaisien, il «oublie» aussi «le citoyen», déplore La Liberté. «Dans cette opération quasi militaire qui doit dessiner le réseau du futur», le quotidien fribourgeois dit «oser cette question»: «Les citoyens, n’ont-ils pas leur mot à dire, surtout quand il s’agit de service public?» Donc «parler de saccage du service public n’est pas exagéré» et «pour le mener à bien, le géant jaune a toute liberté d’action après l’adoption de la nouvelle loi postale en 2010 et le rejet de l’initiative «Pro Service public» en juin dernier».

Evidemment plus modérée, la Neue Zürcher Zeitung n’y voir rien d’autre qu'«un signe des temps» et prétend, dans la légende de la photographie illustrant son article sur le Net, que «la dernière étape de la réforme de La Poste n’est pas une révolution, mais une évolution» – «keine Revolution, sondern eine Evolution». Elle voit dans la stratégie de l’ex-régie fédérale «une initiative intelligente pour […] réunir l’offre et la demande», mais regrette tout de même que «les agences dans les magasins ne puissent exercer d’autres activités que celles de base». Le processus en cours «réduit les possibilités de faire un dépôt en espèces», par exemple.

«Compréhensible mais à sens unique»

Le raisonnement de La Poste «est compréhensible, mais il est à sens unique», analyse de son côté le Tages-Anzeiger. Economiquement logique, «il prend cependant le client en otage» et cause un gros dégât d’image vu le type de communication choisi. Susanne Ruoff – directrice de La Poste –, écrit le quotidien zurichois, «vous devriez promener vos gros sabots à travers le pays et mieux expliquer vos services rendus à la population».

Encore un problème de déconnexion des élites? Sur la page Facebook du géant jaune, en tout cas, on trouve actuellement ce commentaire en pole position: «Je me demande clairement à quoi elle sert? Vendre des billets de loterie? Je la hais! A Lausanne si tu vis dans un immeuble sans interphone (avec un code d’entrée), ils ne viennent plus livrer les colis, même si tu es là… Alors ensuite il faut aller chercher le colis à Saint-François, faire la queue et espérer que tu puisses prendre le colis sur ton scoot' ou dans le bus, car il n’y a pas d’accès en voiture. Vive UPS, DHL et les autres…»

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