Il était une fois

Touche-pas-à-mon-peuple!

Presque partout, à commencer par la Suisse avec le vote sur «l’immigration de masse», les migrants sont le prétexte d’insurrections politiques

L’extravagante décision de Donald Trump d’interdire le territoire américain aux ressortissants de sept pays musulmans (ceux où il n’a pas d’affaires) est un pic de l’épidémie xénophobe. Presque partout, à commencer par la Suisse avec le vote sur «l’immigration de masse», les migrants sont le prétexte d’insurrections politiques. Le Brexit, la montée de Font national en France, d’une extrême droite nationaliste en Allemagne, après les Pays-Bas, le Danemark et même la Suède sont appuyés sur la peur de «l’invasion».

Tout gouvernant qui ne reconnaît pas le «danger» perd sa légitimité de sorte que beaucoup en rajoutent pour preuve de leur patriotisme. Terrorisme aidant, la migration se retrouve ainsi au sommet de l’agenda politique, le touche-pas-à-mon-pote renversé en touche-pas-à-mon-peuple. La droite et l’extrême droite construisent un lexique de mots, de phrases et de raisonnements propres à entraîner le quidam dans la défense de l’identité nationale, monument en péril du XXIe siècle. Elles invoquent le temps d’un monde fermé où les nations étaient largement autarciques, chacune repliée sur ses frontières, avec ses habitudes et ses règles. Vivre et acheter au pays.

Ce régime, cependant, n’existe plus. Il s’en est formé un autre, ouvert, hiérarchisé, dont l’immigration et l’émigration sont les manifestations les plus visibles, attisant simultanément le désir et la peur. «Le désir de progresser dans la hiérarchie du monde en se dirigeant vers les Etats les plus cotés se mêle à la peur que ceux qui arrivent des Etats les moins cotés dégradent la position du pays», observe le démographe Hervé Le Bras dans L’Âge des migrations (Autrement, 2017).

Il cite une enquête Gallup réalisée entre 2008 et 2010 dans 151 pays auprès d’un échantillon de 450 000 personnes: 13% d’entre elles seraient prêtes à quitter définitivement leur pays, ce qui représenterait, à l’échelle des 4,9 milliards d’adultes du monde entier, 640 millions d’individus. 150 millions voudraient aller aux Etats-Unis, 45 millions au Royaume-Uni, 42 millions au Canada, 32 millions en France, 31 millions en Arabie saoudite, 26 millions en Allemagne et 26 millions en Australie. C’est beaucoup plus que les flux internationaux annuels, d’environ 10 millions de personnes. Mais le désir d’émigrer est bien là. Ce n’est pas un mouvement qui va de la misère vers la richesse, mais plutôt de la rareté des chances de se réaliser dans les pays de départ, même avec un bon diplôme, vers les opportunités espérées dans les pays d’arrivée. Le flux ne va pas uniquement du sud vers le nord mais traverse largement les pays du nord, même si ceux-ci préfèrent qualifier leurs émigrés d’expatriés.

Le Bras observe les effets de la compétition des professions entre les pays, depuis les enseignants d’université, les patrons, les ingénieurs jusqu’aux artisans spécialisés. Ceux qui ne se sentent pas de taille à participer à cette compétition la ressentent comme une humiliation. Une partie des élites nationales se retrouvent ainsi provincialisées, leur destin délocalisé dans d’autres capitales, Bruxelles, Londres ou New York. Ne leur reste, de sûr, que les réseaux qu’elles ont formés entre elles tout au long de leur vie et qui leur servent de protection contre les étrangers. Le démographe remarque à cet égard que plus un immigré est diplômé, plus il risque d’être au chômage par rapport à un non-immigré.

Fermés aux migrants de la première ou deuxième génération, les réseaux nationaux travaillent au renforcement des barrières, dans toutes les catégories sociales, des plus basses au plus hautes. L’inconsistance politique de leurs représentants n’a pas encore été clairement exposée. Elle le sera quand les Trump, May et autres Blocher auront coupé les sources de croissance économique qui autorisent encore les dérives nationalistes. Sans argent et sans avenir, l’intense passion des sécurocrates ramollira; à moins qu’elle tourne en violence brute, le risque est loin d’être absent.

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