On n’en finit jamais vraiment avec le passé. On croit que les anciens ont succombé devant les modernes, et l’on s’aperçoit que leur influence est toujours bien présente, qu’ils sont prêts à réoccuper le devant de la scène, lorsque le présent laisse trop d’espoirs déçus et que l’avenir ne laisse rien augurer de bon.

Le passé sert de référence mais aussi de projet. Ainsi l’ambition de Vladimir Poutine est aujourd’hui de reconstituer l’ancien empire du tsar Pierre le Grand (1672-1725) ou de la tsarine Catherine II (1729-1796). Cela semble incroyable puisque la Fédération de Russie est le pays le plus étendu du monde et qu’elle est faiblement peuplée au regard de sa superficie (144 millions d’habitants), mais c’est ainsi. Après l’effondrement du système communiste, la transition vers l’économie de marché n’a pas apporté au peuple russe l’amélioration du niveau de vie qu’il aurait pu en espérer. Alors il soutient dans sa large majorité tout ce qui peut restaurer la grandeur et l’honneur de la Russie.

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Les prétentions du maître sont certes largement chimériques, mais ses rêves de grandeur ont déjà coûté la vie de dizaines de milliers d’Ukrainiens et de Russes. Et ce n’est sans doute que le début d’une longue tuerie. Pire encore, le blocus du port d’Odessa menace par ailleurs des centaines de millions de personnes en Afrique, qui, privées du blé ukrainien, pourraient devoir endurer d’effroyables disettes et famine.

La question des valeurs est centrale

Depuis les années 1980, et la déferlante de la mondialisation, on assiste à un retour des substrats idéologiques sur lesquels les sociétés étaient fondées dans un passé plus ou moins récent. Nos sociétés occidentales ont épousé avec plus ou moins de zèle les thèses néolibérales; bien des pays musulmans dirigés par des régimes autoritaires, nationalistes et laïques ont été submergés par la vague islamiste. En Turquie, Erdogan joue à la fois la carte de la défense des valeurs ancestrales et de la nostalgie de la grandeur de l’Empire ottoman.

L’un des effets de la mondialisation a été d’accentuer dans les pays les plus développés les écarts de revenus et de fortune. D’autre part, le clivage entre les métropoles dynamiques et les territoires désindustrialisés est de plus en plus patent. Aux Etats-Unis, centre névralgique du capitalisme et de l’innovation technologique, la religion joue à nouveau un rôle dominant dans la vie politique avec les conséquences que l’on sait. Dans la lutte sans merci que livrent les démocrates et les trumpistes, la question des valeurs est centrale et rend vain tout espoir de compromis ou de réconciliation.

Du souci pour l’avenir de la démocratie

En Europe aussi, le grand retour du nationalisme et des valeurs traditionnelles est une tendance lourde du XXIe siècle. Ils sont incarnés par des leaders de droite ou d’extrême droite, encore minoritaires certes, qui engrangent des succès en faisant de la politique alors que leurs adversaires se cantonnent souvent dans la gestion.

C’est la stricte application du principe énoncé par David Hallyday dans sa chanson Côté sombre, 2004, cité dans le titre de cette chronique. Quand sa situation se dégrade, quand on voit que ses enfants vivront moins bien que vous, que l’on ne croit plus depuis longtemps aux promesses du libéralisme ou du socialisme, alors on bascule du côté sombre.

Dans ces conditions, on peut légitimement se faire du souci pour l’avenir de la démocratie et des libertés fondamentales. Les succès des révolutions conservatrices à travers le monde font en outre douter de la capacité de l’humanité à répondre aux grandes menaces qui pèsent sur l’avenir de l’humanité: le réchauffement climatique et l’appauvrissement de la biodiversité. Alors comme David Hallyday dans la chanson déjà citée:

«J’ai compté les secondes

Qui vont jusqu’à la fin du monde

Tellement peu, presque rien».

Chronique précédente: «Vanité, trahison, lâcheté, c’est laid»

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