L’imaginaire artistique, ou le patriarcat invisible

Tiens, on reparle du test de Bech­del. Coup sur coup, Miso et Maso dans Le Courrier (08.01.2014) et Marie-Claude Martin (LT du 10.01.2014) con­sacrent une chronique à cet instrument d’analyse, inventé il y a déjà bientôt trente ans par une auteure états-unienne, qui vise à faire réfléchir sur la représentation des femmes dans les productions culturelles. Alison Bechdel s’intéressait tout particulièrement au cinéma, mais rien n’empêche d’appliquer le test à d’autres ­catégories d’œuvres d’art de type narratif.

Le terrain est miné. S’il y a un domaine où le concept d’égalité est hors de propos, c’est bien celui des contenus de la culture. Que les déesses nous préservent d’une ­police du symbolique, qui se mêlerait d’évaluer la qualité des œuvres d’art à l’aune du nombre de femmes qu’elles mettent en scène, ou du rôle qu’on leur fait jouer. De plus, le test de Bechdel est assez approximatif et pas ­vraiment fiable. Pourtant, il a un immense mérite, qui est d’attirer ­l’attention sur la domination persistante de l’imaginaire collectif patriarcal (à ne pas confondre avec les hommes en tant qu’individus!) dans le champ de la création artistique.

Cette domination est inscrite dans l’inconscient de très nombreux créateurs et créatrices, qui en nourrissent leurs œuvres sans nécessairement s’en rendre compte, comme dans celui de la plupart des critiques et des responsables des instances de légitimation culturelle qui sont appelés à juger ces œuvres, aux yeux de qui elle semble rester le plus souvent invisible. Les œuvres sont et doivent être jugées pour leur valeur artistique, pas pour leur teneur démocratique: c’est ce qui différencie un film ou un roman d’une loi sur la famille ou d’une grille de salaires. Quant à celles et ceux qui les produisent, leur liberté d’expression est et doit rester intangible. Le problème, c’est que le respect (sacro-saint) de ces spécificités du champ culturel fait du même coup écran à la pure et simple perception de l’infrastructure encore massivement patriarcale de la culture contemporaine, en tout cas s’agissant de la culture mainstream.

Le test de Bechdel, quels que soient ses défauts et ses insuffisances, peut favoriser cette perception. Bien entendu, pas dans le but d’orienter les productions des artistes dans le sens d’une plus grande justice dans la représentation des rapports entre les sexes, et encore moins dans celui de sanctionner celles qui contreviennent à cette justice (répétons-le, le critère de la justice est absolument non pertinent dans l’art). Mais dans le but d’éclairer un aspect omniprésent et pourtant obstinément ignoré de notre imaginaire collectif.

Parmi les trois questions du test de Bechdel, la troisième est la plus intéressante. En admettant que, dans le film analysé, il y ait bel et bien au moins deux femmes ­ (première question), et que ces femmes se parlent entre elles (deuxième question), leur arrive-t-il au moins une fois de parler d’autre chose que d’un homme? Cette formulation doit être prise cum grano salis; si elles se parlent, par exemple, de produits de beauté, le film va passer le test, mais c’est du pipeau, étant donné que, jusqu’à nouvel avis, la fonction principale des produits de beauté est de rendre les femmes attrayantes aux yeux des hommes, ou d’un homme.

En fait, il faudrait poser la question de manière un peu plus élaborée: arrive-t-il à ces deux femmes de parler entre elles des sujets dont les hommes, eux, parlent ­habituellement entre eux dans la quasi-totalité de la cinématographie et de la littérature mondiale? Du genre: la politique, la morale, la dégradation de l’environnement ou les cours de la bourse? En somme, leur arrive-t-il de s’approprier les sujets dits «universels» sans la médiation d’un personnage masculin (ce que les femmes font tous les jours, si, si, dans la vraie vie)? Que je sache, la question ainsi formulée n’a jamais été posée dans le cadre d’une recherche quantitative sur la production culturelle contemporaine mais, si elle l’avait été, les résultats seraient à coup sûr encore plus catastrophiques que ceux du test de Bechdel originaire (66% des dix films qui ont fait le plus d’entrées en Europe en 2013 ne le passent pas).

Ces résultats ne sont rien d’autre qu’un symptôme d’un phénomène qui mériterait une analyse plus approfondie: la persistance de la confusion, dans la culture contemporaine, entre le masculin et l’humain en général, qui fait que les différentes facettes de l’humain non assignables a priori à l’un des deux sexes sont incarnées de préférence par des personnages masculins. Cette confusion vient de très loin, elle est ancrée dans les strates les plus anciennes du psychisme individuel et social, et il n’est évidemment pas question de la dissiper au Kärcher idéologique. Ce qui ­serait déjà bien, c’est qu’elle commence à être vue.

Un petit exercice pour se mettre en appétit? Comme ma spécialité n’est pas le cinéma, je vous suggère de faire un détour par la littérature. Relisez, à la lumière des considérations qui précèdent, les deux grands best-sellers suisses de ces dernières années, Train de nuit pour Lisbonne de Pascal Mercier et La Vérité sur l’affaire Harry Quebert de Joël Dicker. Intéressant, non?

Ecrivaine. Dernier roman paru: «Ne neige-t-il pas aussi blanc chaque hiver?», Ed. d’en bas, 2013

Et si on faisait passer le test de Bechdel aux derniers best-sellers de la littérature suisse? Essayez!

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