La vie à 25 ans

Touriste après le terrorisme à Strasbourg

CHRONIQUE. En maintenant un week-end dans la cité alsacienne prévu de longue date, notre chroniqueuse redoutait le malaise et la lourdeur de l’atmosphère. Est-on à sa place quand on visite une ville meurtrie? Etonnamment, oui

Samedi dernier, 13h30. Un TER clairsemé débarque ses passagers sur le quai glacé. Comme d’habitude, ma valise est trop lourde et mes moufles introuvables. Malgré tout, je trottine d’un pas vif à la rencontre d’une ville que je ne connais pas encore: Strasbourg. Un week-end à arpenter un des plus beaux marchés de Noël européens: c’est le genre de cadeau d’anniversaire dont on se réjouit plusieurs mois à l’avance. Je me voyais déjà, virevoltant entre les chalets rouge et blanc, d’où s’échapperait une douce odeur de châtaignes…

Après le choc

Jusqu’au «ding» de mon portable. L’alerte dit «fusillade», «victimes», «attentat». En quelques minutes, la capitale du rêve hivernal est devenue le théâtre d’un violent cauchemar. Après le choc et les pensées aux proches qui pourraient être en danger, vient le dilemme plus terre à terre: quid de l’escapade alsacienne? Peut-on se faire touriste dans une ville meurtrie?

La question semble déplacée: penser à son confort de vacancier alors que d’autres se trouvent encore entre la vie et la mort! Reste que les trains sont payés, l’Airbnb réservé et l’envie de prendre l’air du nord-est, loin d’être envolée. Après quelques tergiversations et l’annonce de réouverture du marché, le séjour est donc maintenu.

«J’avais tort»

Plus qu’un quelconque danger, c’est l’atmosphère des lendemains de drame que je redoutais. Que Strasbourg, pansant ses plaies, ne puisse penser à Noël. Que l’ombre du terrorisme nous coupe à tous l’appétit, kouglof compris, et que notre présence même soit malvenue. J’avais tort. Bien sûr, les rues sont un peu moins bondées, les fouilles plus insistantes. Et devant une vitrine rue des Grandes-Arcades, on s’arrête pour regarder vaciller les bougies. Dire qu’un corps se trouvait là, un corps qui aurait pu être le mien…

Ruse de l’esprit

Mais très vite, cette pensée s’évapore dans les effluves de vin chaud. Comme par une ruse de l’esprit, une dissociation cognitive, on oublie. Devant l’entrée de la cathédrale, nous sommes des dizaines à patienter en file indienne, à prendre des selfies comme si de rien n’était. Certains verront dans cette légèreté un acte militant. Pour ma part, ce serait me prêter trop de crédit. Je crois surtout que l’être humain est fondamentalement résilient, insouciant, égoïste peut-être aussi. Qu’il vit dans l’instant autant que possible. Finalement, peu importe la raison. À Strasbourg, la vie continue et il fait beau en faire partie.


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