Un colonel de l'armée malienne, Assimi Goita, s'est présenté mercredi comme le nouvel homme fort de Bamako, au lendemain du coup d'Etat qui a renversé le président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), un putsch unanimement condamné à l'étranger. «Je me présente: je suis le président du Comité national pour le salut du peuple (CNSP)», a déclaré à la presse cet officier supérieur qui était apparu dans la nuit de mardi à mercredi à la télévision nationale aux côtés d'autres militaires, sans prendre la parole. Il a estimé que son pays se trouvait «dans une situation de crise socio-politique, sécuritaire» et n'avait «plus le droit à l'erreur».

Le Conseil de sécurité des Nations unies appelle cependant les mutins maliens à regagner leurs casernes après le coup d’Etat qui a aussi fait tomber le premier ministre, Boubou Cissé. Il s’est réuni d’urgence mercredi à l’appel de la France et du Niger pour condamner le putsch. Il réclame la libération des dirigeants arrêtés. Quant à la coalition d'opposition Mouvement du 5-Juin–Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP), elle a finalement annoncé être prête à travailler avec la junte à l’élaboration d’une transition politique, selon l'Agence France-Presse.

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«Pour sa première réaction», elle «n’embrasse pas les putschistes sur les deux joues, mais fait une sortie mesurée», analyse à ce propos le correspondant de Radio France internationale à Bamako. Certes, l'opposition «s'est félicitée du coup d'Etat militaire, mais rappelle tout de suite que ce coup a parachevé sa lutte pour obtenir la démission du président». Et elle prône l'ouverture d'«une transition politique civile»: «Là encore, les mots sont choisis.»

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Pour fêter ce qu’il appelle «la victoire du peuple», le M5-RFP organise ce vendredi un rassemblement à Bamako à la place de l’Indépendance. Il ne s’agit pas donc d’un rassemblement de soutien aux putschistes.» Le message est très clair: l'opposition «veut rester très vigilante. [...] La junte sera donc surveillée de près pour qu’elle ne quitte le rail avec le train de la transition politique» que le M5-RFP cherche à réaliser depuis presque exactement deux ans, le 16 août 2018, lorsque IBK avait été reconduit pour un second mandat avec des soupçons de fraude électorale massive. C'est à ce moment-là que la crise actuelle a commencé, selon la chronologie de BBC Afrique.

La «folle journée»

Mais «qui sont [vraiment] les nouveaux «hommes forts du Mali?» se demande Courrier international. On se trouve «dans un bureau du camp Soundiata-Keïta de Kati», là où IBK a été emmené après que les soldats sont allés le chercher à sa résidence privée. En réalit, cette «crise» dont on parle est bien plus ancienne. «En 2012 déjà, c’est de cette grande garnison militaire située en lisière de Bamako qu’était parti le coup d’Etat qui a fait tomber le président Amadou Toumani Touré au profit du capitaine Sanogo. C’est de là encore que cette «folle journée» de mardi, telle que la qualifie le quotidien malien Le Pays, a débuté, vers 8 heures du matin, lorsque des coups de feu ont été tirés.»

Alors qui sont-ils donc, «ces hommes, qui en seulement quelques heures ont précipité la chute du désormais ex-président malien? Installés derrière une table de bois, les mutins sont apparus à leur tour. Réunis sous l’acronyme CNSP, rapporte le site News.ABamako.com, les mutins ont dit vouloir organiser des élections dans un délai raisonnable, au terme d’une transition au sommet de l’Etat, mais sans qu’aucun calendrier ne soit annoncé.» Le coup d'Etat est intervenu «au lendemain du limogeage du lieutenant-colonel Ibrahim Traoré, chef de la sécurité présidentielle», par IBK. Etait-ce un «signe avant-coureur?» s’interroge  Le Combat... 

... Ce qui est sûr, c’est que la confiance entre le chef de l’Etat et certains de ses hauts gradés s’était délitée

«Quelques jours avant le putsch, un rapport d’experts des Nations unies sur le Mali, épinglant plusieurs responsables militaires, avait tendu un peu plus la situation. Ce document accuse directement certains d’entre eux, dont Kéba Sangaré, l’ancien chef d’état-major de l’armée de terre, d’entraver le plan de paix» de l'Accord d’Alger de 2015. «Il estime également que Kéba Sangaré aurait pu empêcher le massacre d’Ogossagou, en février dernier, lors duquel 35 civils ont été tués.»

Mais «après le Mali, à qui le tour?» L’Afrique de l’Ouest serait «sur le qui-vive». «Dans les pays voisins, le coup d’Etat à Bamako sonne comme une menace, voire un avertissement pour les chefs d’Etat qui souhaiteraient s’accrocher au pouvoir», prévient Le Monde.

Le site d'information guinéen LeDjely.com est du même avis: «La démission forcée» d'IBK «illustre l’échec des dirigeants africains. Ils sont sourds aux revendications de leurs peuples et ivres de pouvoir», particulièrement au sein de la très contestée Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao), «devenue un syndicat de chefs d’Etat». Au Burkina, L'Observateur Paalga juge aussi qu'«en Afrique, les présidents doivent résister à la tentation du pouvoir». Les commentaires des internautes sur le site LeFaso.net sont, à cet égard, éloquents.

C’est l'insensibilité notoire de la Cedeao «au cri du cœur des Maliens qui débouche sur cette image humiliante pour tout le continent, où l'on voit un président en fonction, les traits tirés et la gorge nouée par l’émotion, rendre le pouvoir, contraint et forcé». Mais au Mali, si les soldats sont sortis de leur caserne, c'est dû aussi à la lancinante insécurité qui règne depuis sept ans dans un pays en proie aux luttes djihadistes qu'il se révèle incapable de juguler.

Chef de la capitale seule

Une opinion parue sur le site DakarActu.com rappelle en effet que «paradoxalement, ni le déploiement des 10 000 hommes de la Minusma (Mission de l’ONU au Mali), ni les 3000 de l’opération militaire française «Barkhane» et/ou l’intervention de l’armée française «Serval» pour chasser des djihadistes liés à Al-Qaida ne parviendront à faire revenir la paix dans cette partie de l’Afrique de l’Ouest. Au contraire! Rébellions et djihadistes finiront par échapper au pouvoir central. De chef de l’Etat d’un vaste territoire, Ibrahima Boubacar Keïta était devenu ou presque, président de la République de la seule capitale: Bamako»...

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Bref, résume Libération, «soutenus par une opposition politique hétéroclite, les putschistes semblent bénéficier de l’appui de la population, lassée de l’incurie du pouvoir. Mais ce renversement signe aussi l’échec de la communauté internationale à stabiliser le pays. Sept ans pour arriver à un tel résultat: le coup d’Etat [...] résonne comme un échec tonitruant, auquel feraient bien de réfléchir les institutions régionales et internationales qui s’étaient penchées sur le sort du Mali en 2012.»


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