Lorsque j’ai été nommée Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, j’ai été dûment informée de la controverse née de la Conférence mondiale antiraciste de 2001 qui s’était tenue à Durban et on m’a conseillé de garder mes distances avec la Conférence de révision qui se déroulera à Genève entre le 20 et le 24 avril.

J’ai cependant pris la direction opposée. J’ai appelé à la participation la plus large possible à la Conférence d’examen. Voici les raisons qui m’ont conduite à faire ce choix et qui expliquent pourquoi nous avons besoin que la réunion de Genève soit un succès.

Aucun pays n’est exempt de racisme, de discrimination raciale et de xénophobie. Ce ne sont pas des questions qui relèvent exclusivement du Nord ou du Sud. Ces maux traversent les frontières et les régions.

Pendant huit ans, je fus juge au Tribunal pénal international pour le Rwanda et, là, j’ai appris avec d’atroces détails ce qui se passe lorsque la haine ethnique explose et se transforme en un génocide. La situation au Rwanda a affecté le Burundi et aussi contribué à déstabiliser son grand voisin, la République démocratique du Congo. Cette tragédie a entraîné des vagues de réfugiés et de migrants et ses effets se poursuivent encore aujourd’hui non seulement en Afrique, mais jusqu’en Europe et en Amérique du Nord. Nous ne pouvons pas fermer nos yeux et espérer que de pareilles haines ne se produiront pas ailleurs ou qu’elles disparaîtront d’elles-mêmes. Elles ne disparaîtront pas. Nous n’avons d’autre choix que d’agir.

La Shoah et, plus récemment, les guerres dans les Balkans et le génocide au Rwanda qui commença il y a quinze ans ce mois montrent que les formes extrêmes de violence raciste sont une menace toujours présente. Il existe de nombreux exemples de violence raciste d’une ampleur moindre, mais qui sont aussi des formes de haine qui sont tolérées ou ignorées, bien que, jour après jour, elles affectent la vie de millions de gens de par le monde.

Prenez la migration. Personne ne sait combien de milliers – ou dizaines de milliers – d’hommes, de femmes et d’enfants ont sombré durant la dernière décennie dans la Méditerranée, dans le golfe d’Aden, dans les Caraïbes et dans l’océan Indien, ou sont morts en train de traverser les déserts et les montagnes, cherchant désespérément une vie meilleure ou plus sûre. Leur mort ne devrait pas être acceptable dans un monde civilisé. Ces morts sont souvent le produit de l’exclusion, que ce soit dans le pays que ces malheureux ont laissé derrière eux ou dans le pays où ils essaient de se rendre, ou dans les deux.

Dans de nombreux pays, les minorités sont discriminées dans la recherche d’un emploi, ainsi que pour obtenir l’accès à la santé, à l’éducation et à la sécurité sociale. Les peuples autochtones représentent seulement 5% de la population mondiale, mais constituent 15% des plus pauvres, parce que, trop souvent, ils ne bénéficient pas d’un traitement similaire au reste de la population. Les migrantes, les femmes autochtones et les femmes originaires de groupes minoritaires souffrent souvent d’une double discrimination, parce qu’elles appartiennent à la fois à des groupes particuliers et parce qu’elles sont femmes.

L’islamophobie, l’antisémitisme et la christianophobie – en fait, toutes les haines dirigées contre les membres d’une race ou d’une religion particulière – sont inacceptables. Davantage que jamais, nous devons rester vigilants contre les discours de haine d’autant que les nouvelles technologies peuvent être utilisées pour distribuer en une poignée de secondes à des millions de personnes une propagande qui incite à la violence. Nous devons affronter ces menaces et bien d’autres, dont certaines peuvent trop facilement menacer la paix et la sécurité de pays et de régions entières.

Il y a un élément d’extrême urgence à présent, d’autant que les groupes vulnérables sont particulièrement ciblés en temps de crise économique, aussi bien dans les pays riches que dans les pays pauvres.

J’ai grandi sous l’apartheid en Afrique du Sud où l’on nous enseignait que les Noirs avaient soi-disant des cerveaux plus petits que les Blancs. Cependant, la transformation extraordinaire de l’Afrique du Sud dans les années 1990 témoigne que la discrimination institutionnalisée peut être défaite. En dépit de cela et de bien d’autres avancées qui se sont produites depuis 2001, il reste encore beaucoup à accomplir.

Je suis tout à fait consciente que la réputation de la Conférence mondiale de 2001 fut entachée par des débordements antisémites d’une poignée d’ONG en marge de la réunion diplomatique. Malgré ces incidents choquants, la Conférence a cependant réussi à atteindre son principal objectif: élaborer pour la première fois une stratégie globale pour combattre le racisme à l’échelle nationale, régionale et internationale. Cette stratégie est contenue dans la Déclaration et le Programme d’action de Durban, qui sont la base de la présente Conférence d’examen. Cette stratégie élaborée en 2001 a été le catalyseur dans beaucoup de pays pour améliorer la situation des migrants, des travailleurs domestiques, des peuples autochtones et des victimes de discriminations multiples. Mais sa mise en œuvre est loin d’être complète, et c’est pourquoi la Conférence d’examen est si importante.

Je sais que certains, comme en 2001, appellent au boycott de la Conférence d’examen ou veulent que l’attention des médias du monde entier se concentre sur un seul conflit. Mais les Etats et les autres participants doivent prendre conscience que la meilleure manière d’éviter cela et de lutter contre le racisme et contre toutes les formes de discrimination est de s’engager activement dans la Conférence. Nous ne devons pas nous laisser distraire de notre principal objectif: contribuer à créer un monde d’égales opportunités et d’égal traitement pour chacun de nous, ou au moins pour nos enfants et les enfants de nos enfants.

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