Opinion

Tout-ménage UDC et changements climatiques

OPINION. L’historien Pierre-Philippe Bugnard livre une lecture critique d’un tout-ménage diffusé par l’UDC dans le cadre des élections fédérales

Pour racoler l’électorat prêt à croire spontanément ses allégations, l’UDC table sur un tout-ménage. Asséner des propos déréglés en meeting interne est une chose. Le commettre par diffusion publique nationale imprimée et en ligne avec la caution de sa représentation affichée au grand complet, de ses députés à ses conseillers fédéraux, en est une autre.

Prenons la deuxième page, avec deux cas. D’abord la conseillère nationale Céline Amaudruz. La vice-présidente du parti y prône pêle-mêle renvoi des étrangers criminels «qui nous pourrissent la vie», rejet de l’immigration source d’une charge massive pour l’environnement, peur que les Suisses deviennent étrangers dans leur propre pays avec dix millions d’habitants et valeurs chrétiennes. En guise d’autorité morale, l’UDC choisit pour édifier l’électorat un cacique pris en flagrant délit de conduite en état de grande ébriété. Une infraction pouvant entraîner l’exclusion de l’armée en cas de récidive et l’expulsion pour mise en danger de la vie d’autrui pour un étranger si l’initiative UDC dite «de mise en œuvre» avait été acceptée.

La méthode «historien UDC»

Le conseiller national Peter Keller, ensuite, exhibé en historien chargé d’imputer à la gauche et aux Verts une hystérie climatique par de vieilles recettes inefficaces. La démonstration s’appuie sur le Spiegel. Le grand magazine d’investigation allemand, dans son numéro 33 de 1974, aurait porté «en couverture et en gros caractères le titre angoissant: Allons-nous vers une nouvelle période glaciaire?» Misant toujours sur la haine de l’étranger, l’UDC parie désormais aussi sur la calomnie envers les forces politiques agissant pour la planète en les vouant à l’hystérie, c’est-à-dire à la névrose. Mais surtout, alors que la couverture du n° 33/1974 du Spiegel est entièrement consacrée au nouveau président américain Ford, il faut aller au fond de la rubrique nationale pour trouver un article exposant que si le climat présente des signes de refroidissement ici, il en montre aussi de réchauffement là. L'année 1974 est au cœur des grandes sécheresses du Sahel en même temps que d’un refroidissement sous d’autres latitudes, stabilisant d’ailleurs momentanément les fontes glaciaires. Et l’article du Spiegel de conclure qu’il y a bien trop d’hypothèses à valider pour augurer d’une tendance fiable.

Avec l’émergence des enjeux écologiques, l’UDC cherche à rattraper le coup sans s’y investir

Telle est la méthode «historien UDC»: escroqueries sur l’information par invention de la une d’un grand hebdomadaire d’opinion, détournement de sens et simplification d’une documentation critique. L’édition spéciale UDC est à l’avenant. L’homme n’est pour rien dans les changements climatiques; l’immigration de masse est formée de pollueurs; nous ne nous sommes jamais aussi bien portés que hors de l’Europe; des juges étrangers iraient à l’encontre de notre patriotisme de descendants des fiers Waldstätten; les mesures des Verts, insignifiantes pour un si petit pays, dépouilleront nos ménages, etc. En meeting, l’UDC déborde davantage encore, jusqu’à assimiler l’histoire de l’Union européenne à celle de l’Allemagne nazie.

Avec l’émergence des enjeux écologiques, l’UDC cherche à rattraper le coup sans s’y investir. Il titre même son tout-ménage: «La raison doit remplacer l’idéologie». Une raison consistant à délégitimer la science, diaboliser les opposants, stigmatiser tout ce qui est allogène, en appeler au peuple au nom d’un patriotisme exclusif, nier tout facteur anthropogène dans les changements climatiques.

Le parti de l’idéologie

Chaque politique menée dans un domaine requérant des compétences pointues appelle la raison qui permet de se départir des opinions toutes faites. On apprend ainsi des glaciologues qu’une échelle du temps adéquate révèle un cumul d’effets naturels et industriels sources de changements climatiques sans commune mesure avec ceux des derniers milliers d’années, en intensité, en vitesse et en extension; des démographes que le bilan migratoire national se fait au profit d’une économie qui lui doit largement ses résultats et de créations de postes que n’assument plus les nationaux; que la notion de masse n’aurait de sens qu’à partir d’une invasion de plusieurs millions de personnes; des économistes et des politologues que le pays serait plus prospère pleinement dans l’Europe, avec la possibilité d’agir sur son fonctionnement, son identité plus forte au sein d’une entité garante d’un droit universel. Ce dont tous nos cantons bénéficient au sein de la Confédération depuis 1848; des écologistes qu’une taille modeste ne confère aucun droit à une atteinte à l’environnement dont la dégradation ne peut dépendre d’une inscription territoriale; des historiens que si les mythes fondateurs du pays ont contribué à son unité, ils peuvent occulter aussi les forfaitures de son histoire, etc.

Affublé d’une appellation centriste, pour la Suisse romande, au logo d’un soleil emblème de la nature, le parti de l’idéologie déniant la raison tout en récusant la première pour s’arroger la seconde, exorcise son désarroi dans l’acceptation de l’idée d’un réchauffement climatique. Peu importe qu’il l’ait réfutée jusqu’ici, il cherche à s’en sortir en se prévalant de mesures techniques subventionnées, tout en taxant de névrosés ceux qui empoignent la question climatique depuis des lustres, s’efforcent de réparer les dommages engendrés par sa propre incurie dans la politique environnementale.

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