A proximité de la forêt amazonienne, au pied des vallées andines, la région du Chaparé souffre d'une triste réputation. Lorsque vous dites que vous vous rendez dans ce secteur, les recommandations fusent: on vous conseille de rester sur vos gardes, de ne pas faire de photos, de ne pas vous adresser à n'importe qui. C'est tout juste si l'on ne vous invite pas à vous équiper d'un gilet pare-balles!

Pourquoi cette sinistre renommée? Eh bien parce que le Chaparé est, après la Colombie et le nord du Pérou, l'une des principales régions productrices de feuilles de coca du continent sud-américain. Et qui dit coca pense immédiatement à cocaïne. Le problème est bien réel et la situation sur place est effectivement tendue, car le gouvernement bolivien, soumis à la très forte pression des Etats-Unis, déploie des efforts considérables pour tenter d'éradiquer la production de coca – et par conséquent de cocaïne – dans ce territoire.

Pour commencer, quelques chiffres. Ou plutôt quelques estimations, car, comme la cocaïne est illégale, il n'existe aucune statistique officielle à ce sujet. Toutefois, depuis que les producteurs – les «cocaleros» – se sont orientés vers le marché de la drogue il y a de cela une vingtaine d'années, plusieurs institutions officielles s'efforcent d'en suivre l'évolution. C'est le cas, par exemple, de la Banque mondiale et de l'agence américaine de coopération USAid. Selon elles, la part de l'industrie de la cocaïne au produit intérieur brut (PIB) bolivien est en régression constante. Elle était supérieure à 50% en 1986, puis a chuté à 8,5% en 1988 et à 3,6% en 1993. Et aujourd'hui? Selon le rapport encore confidentiel d'une importante organisation internationale dont Le Temps a obtenu copie, ce marché représenterait aujourd'hui 3% du PIB, qui a atteint 7,1 milliards de dollars en 1997. Par ailleurs, on estime à environ 80 000 le nombre de personnes qui tirent leur revenu de cette activité.

Ces estimations montrent que la cocaïne bolivienne ne représente qu'une petite part du trafic mondial. Cela n'a pas empêché le gouvernement de déclarer la guerre aux «cocaleros». On peut cependant supposer qu'il n'a pas pris cette initiative de son propre chef. «La Bolivie est très largement tributaire des aides financières extérieures. Chaque année, elle doit passer une sorte d'examen de certification aux Etats-Unis. Si elle réussit ce test, elle peut être certaine que les subsides américains arriveront l'année suivante», fait remarquer Robert Brockmann, sous-directeur du quotidien La Razon à La Paz.

Il s'agit là d'un argument central de la politique du gouvernement. Sans certification, pas d'argent. Sans argent, pas de développement économique. Or, les Etats-Unis, qui sont le principal bailleur de fonds de la Bolivie, ont fait de l'éradication de la coca au Chaparé une condition sine qua non pour la poursuite de leur coopération et pour le règlement de la dette extérieure bolivienne. Cette situation a provoqué une vive colère chez les producteurs. Maire (alcalde) de l'une des principales localités de cette région et nommé à ce poste parce qu'il était lui-même «cocalero», Felipe Caceres s'en indigne: «Il n'est pas normal que la lutte contre les narco-trafiquants ignore la souveraineté des Etats», lâche-t-il.

C'est dans ce contexte de relations financières internationales qu'il convient de replacer les différentes mesures prises par l'Etat bolivien. Relevons les deux principales. Premièrement, en 1988, le gouvernement promulgua la tristement célèbre «loi 1008». Ce texte limite à 12 000 hectares la production de coca légalement admise et ignore la présomption d'innocence, ce qui signifie qu'une personne peut être arrêtée sur la base de simples soupçons.

Cette loi sévère s'est accompagnée d'une seconde mesure: comme la surface de 12 000 hectares correspond à l'autre région où l'on produit de la coca, c'est-à-dire les canyons encaissés des Yungas, près de La Paz, la campagne d'éradication s'est concentrée sur le Chaparé. Pourquoi cette différence de traitement? La raison est la suivante. Les Yungas sont un secteur traditionnel et antique de culture de feuilles de coca. C'est là que les populations indiennes de la Cordillère s'approvisionnaient pour leurs besoins. Elles consommaient de la coca en infusion ou sous la forme de boulettes qu'on laisse macérer entre la gencive et la joue. Ces remèdes permettaient aux Quechuas et aux Aymaras de résister aux rigueurs hivernales de l'Altiplano (4000 mètres d'altitude), aux maladies, à la faim ainsi qu'aux dures conditions de travail dans les mines d'étain et d'argent. Bien antérieures aux civilisations incas, ces activités restent parfaitement légales.

Le Chaparé, c'est une autre affaire. La culture de cette plante, qui recouvre 30 000 hectares, y est plus récente. Elle est le fruit de plusieurs vagues migratoires. «Il y a d'abord eu, au milieu des années 80, les mineurs, qui sont venus planter de la coca ici au moment où les mines ont été fermées en altitude. Puis, les habitants des zones pauvres de Cochabamba et de Potosi ont suivi», rappelle Godofredo Reinicke, responsable local de la Défense du peuple.

La Défense du peuple? Il s'agit d'un organisme de médiation qui a été créé l'an dernier à la suite des sanglants conflits qui ont opposé les forces de l'ordre aux «cocaleros» du Chaparé. Il faut ici rappeler deux choses. Selon le rapport confidentiel évoqué plus haut, 95% des plants de coca cultivés sur ce territoire seraient convertis en cocaïne. Ensuite, les premières tentatives d'éradication volontaire ne semblent pas avoir apporté de grands résultats et les choses se sont gâtées.

Des violences ont été commises et plusieurs paysans ont été brutalisés par les forces de l'ordre. Le rôle de Godofredo Reinicke est désormais de défendre leurs droits. «L'an dernier, il y a eu un massacre. Les producteurs ont tous été considérés comme des narco-trafiquants. Mais c'est faux. Ici, on ne s'est pas mis à cultiver de la coca pour faire de la drogue, mais parce que c'était le seul moyen de survivre au moment où les mines ont été fermées en haut. Nous vendons notre production ici en Bolivie. C'est après que ça se gâte. Nous, on n'y peut rien», se défend Felipe Caceres, qui affirme pourtant avoir été choqué par les images qu'il a vues du Letten à Zurich.

A l'entendre, les paysans du Chaparé ne feraient donc que cultiver et sécher des feuilles. Professeur de sociologie et d'économie à l'Université de Cochabamba et auteur d'un ouvrage qui s'efforce de différencier la coca de la cocaïne*, Roberto Laserna n'est pas aussi catégorique. A son avis, l'instabilité des prix sur le marché a certainement incité plusieurs paysans à passer à l'étape suivante, c'est-à-dire la fabrication de la cocaïne base.

Cette dérive explique sans doute l'acharnement des Etats-Unis à vouloir rayer la coca de la carte du Chaparé. Pour accompagner ses efforts, le gouvernement bolivien a mis au point un programme de «développement alternatif» qui propose aux «cocaleros» de se recycler dans autre chose. Par exemple dans la culture du yucca (une sorte de grosse pomme de terre) ou des agrumes. Ou encore dans l'une ou l'autre des huit lignes de produits qui font l'objet d'essais à la Station de recherches agricoles de la région, c'est-à-dire la banane, l'ananas, le poivre noir, le fruit de la passion, le cœur de palmier, le riz, le maïs ou le haricot.

Ce programme alternatif, qui est largement subventionné par les Etats-Unis, repose sur un investissement de 700 millions de dollars jusqu'en 2002, date limite fixée pour l'extermination de la coca. Pas convaincue, la Suisse, qui apporte cependant son appui au projet de Défense du peuple, a renoncé à le soutenir. «Il faut 35 hectares de bananes pour dégager le même revenu qu'un hectare de coca. De plus, la coca permet trois à quatre récoltes par an. Que voulez-vous faire contre ça?» résume Godofredo Reinicke. Malgré cela, l'éradication forcée se poursuit. Depuis le début de la campagne, près de 35 000 hectares ont déjà été anéantis, dont 8000 cette année.

Comment sortir de l'impasse? Godofredo Reinicke et Felipe Caceres plaident pour une solution concertée: «Nous n'avons rien contre le développement alternatif, mais nous voulons qu'il se fasse de manière cohérente et laisse un peu de place à la production légale de feuilles de coca», espèrent-ils. «Ce qui est certain, c'est qu'on ne résoudra pas le problème de la cocaïne avec un programme alternatif tel que celui proposé par le gouvernement. Ce qu'il faudrait, c'est un système de paiements directs comme celui que vous connaissez en Suisse. Mais les Etats-Unis ne financeront jamais une telle solution», conclut, désabusé, le représentant d'un important organisme international.

«Twenty (mis)conceptions on coca and cocaine», de Roberto Laserna, Editions Clave consultores s.r.l., La Paz, 1997, 219 pages.

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