éditorial

Traders en matières premières, les nouveaux méchants

ÉDITORIAL. Les négociants ont remplacé la figure honnie du banquier dans un certain imaginaire collectif. Et ça n’est pas près de changer

Le rituel est bien rodé. Chaque année, la crème mondiale du négoce de matières premières se réunit à Lausanne sous les huées éparses de militants de gauche qui dénoncent un système de prédation capitaliste opaque et corrompu.

Les quelques journalistes suisses admis dans les salons sécurisés du Beau-Rivage Palace se voient gratifiés de commentaires mi-ironiques, mi-amers de la part des traders présents: «Vous ne nous aimez pas, hein? Parce qu’on est les bad guys.»

À ce sujet: Dans le négoce, on reste dans l’entre-soi

Les nouveaux méchants. Ce cliché qui colle à la peau des négociants en pétrole, métaux ou grains (il y a même des traders en pesticides ou en poissons) s’est encore accentué durant l’année écoulée. Les grands noms de l’industrie ont été éclaboussés par une série d’affaires retentissantes (Addax, PDVSA, Gunvor, Glencore en République démocratique du Congo, etc.). Le secteur est habitué aux scandales, mais d’une année sur l’autre, ça ne s’arrange pas. Pourquoi?

Côté obscur

Il y a une raison psychologique et structurelle. Le trader en matières premières a pris la place négative du banquier dans un certain imaginaire collectif de gauche. Avec la fin du secret bancaire, les «gnomes de Zurich» ou de Genève ont perdu de leur superbe et de leur mystère. Il faut un nouveau personnage à même d’incarner la face obscure de la Suisse: affairiste, cachée, fricotant sans scrupule avec les puissants.

Les traders remplissent bien ce rôle car ils pratiquent un capitalisme pur et dur, sans morale supérieure à celle qui consiste à acheter et vendre au meilleur prix. «Ma vie n’a pas de sens», entend-on parfois dans la bouche d’expats las de négocier jour après jour des cargos de produits pétroliers. Le monde est une machine de consommation gloutonne, les traders l’alimentent. Sans trop d’états d’âme.

Un «champignon»

Alors que le modèle d’affaires de l’évasion fiscale a été cruellement démystifié, le travail des traders reste difficile à comprendre. Les discours lénifiants («Notre tâche consiste à amener des denrées d’un point A à un point B») contrastent avec les mécanismes subtils qui leur permettent d’exploiter les différentiels de prix sur des marchés peu connus (concentrés de plomb, fioul lourd, métaux industriels…). Sans parler de la corruption, qui reste la norme dans certains pays sources des matières premières clés.

Enfin, contrairement aux banquiers qui étaient nés en Suisse et qu’on avait l’impression de connaître de près, les traders en matières premières sont largement une importation du monde anglo-saxon. Une des rares journalistes helvétiques à bien connaître cet univers parlait de «champignons» greffés sur la Suisse sans en faire réellement partie.

A quelques exceptions près, les porte-parole des grandes entreprises du secteur établies en Suisse ne parlent qu’anglais. Leurs patrons aussi. Et ils ne donnent presque jamais d’interviews. Ce que le grand public pense d’eux leur est au fond égal. Le cliché du bad guy a encore de beaux jours devant lui.

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