Tokyo Selfie

Translation

Notre correspondant à Tokyo ausculte l’actualité dans le miroir du Japon et de ses réseaux

Lorsque j’ai décidé de déménager à Tokyo, je ne mesurais pas ce que représentait l’apprentissage du japonais. Trois alphabets, des milliers d’idéogrammes, et une manière d’omettre le sujet qui m’a valu à maintes reprises d’adopter un air poliment évaporé lorsque je ne saisissais même pas l’objet de la conversation. J’en garde quelques souvenirs particulièrement cuisants. Tenter d’expliquer à un fonctionnaire des impôts (fort aimable par ailleurs) la logique de mes déductions en parlant avec les mains. Appeler le service téléphonique de ma banque et rester éternellement coincé dans les limbes du «pressez le 2». Un an et demi plus tard, je lis laborieusement la presse lifestyle, et je me félicite lorsque j’assure sans accroc 45 minutes de mondanités chez le coiffeur. Je ne suis ni le premier ni le seul à le constater: entre les langues européennes et le japonais, c’est le gouffre. A l’horizon des Jeux olympiques de 2020, l’Archipel se démène d’ailleurs pour élever un niveau général d’anglais décidément stagnant. En jeu: les connaissances individuelles bien sûr, mais aussi des investissements dans les technologies de traduction simultanée. L’app VoiceTra, développée par l’un des instituts gouvernementaux, permet par exemple de parler en anglais dans un smartphone et d’obtenir l’équivalent articulé en japonais par une voix synthétique. J’ai testé: pour peu que l’on se limite à des phrases courtes, il devient possible de demander son chemin ou de réserver un billet d’avion. D’autres acteurs privés sont aussi dans la course (Docomo et son app Jspeak).

Inutile, pour l’heure, d’espérer quoi que ce soit sinon une bonne tranche de rigolade avec des idiomes du type «when pigs fly» («quand les poules auront des dents»). Mais les performances vont progresser. J’imagine combien notre expérience de l’Ailleurs se trouverait transformée si ce genre de technologie était adapté à des lunettes ou une montre connectées.

Cela me réjouit-il? Oui et non. Je me remémore souvent mes premiers mois de Tokyoïte, la langue qui se refuse, l’étrange sensation de plénitude qui en résulte. Lorsque les mots s’absentent et que les signes s’abstraient, d’autres modalités d’observation entrent en jeu: le théâtre des corps, l’éloquence des regards, la chorégraphie des manières et des postures, la musique des conversations, la mosaïque des vêtements, la beauté incongrue de la publicité ou de la signalisation routière…

Perdu en traduction? Il y a aussi tout ce que l’on gagne à ne rien comprendre.

Le Temps publie des chroniques et des tribunes – ces dernières sont proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Qu’elles soient écrites par des membres de sa rédaction s’exprimant en leur nom propre ou par des personnes extérieures, ces opinions reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du titre.