Tout y est. La traque du suspect de l’attaque au camion dans un marché de Noël de Berlin – qui s’est achevée par la mort du principal suspect vendredi à l’aube à Milan – est comme un douloureux cas d’école. Ce parcours montre, une à une, toutes les étapes de la difficulté européenne à lutter véritablement contre cette nouvelle forme de terrorisme. L’Europe est prise de vertige face au constat de sa propre impuissance. Mais encore faut-il que cet effroi ne débouche pas sur une conclusion qui ne ferait qu’aggraver le mal.

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Un cas d’école? C’est d’abord l’origine tunisienne d’Anis Amri qui, avec des milliers d’autres, a profité du tumulte du premier des Printemps arabes pour se faufiler en Italie, en 2011. La Tunisie, c’est la patrie du djihad. Au moins 7000 compatriotes d’Amri sont allés faire le coup de feu en Syrie ou en Irak, pour grossir les rangs de l’Etat islamique et d’Al-Qaida. Personne n’y a rien vu. Personne ne voulait voir. Entre déni de la réalité et grilles de lecture partielles (les seuls responsables, ce sont le Qatar et l’Arabie saoudite…), le mal s’est répandu. Or, il est toujours plus facile de répondre à un problème à sa source. Aujourd’hui, c’est trop tard. Le fléau s’est disséminé.

Anis Amri? Une petite frappe. Un dealer de cocaïne, un paumé. Sa conversion à l’islam djihadiste, cette branche hypermoderne et dévoyée de l’islam, date peut-être de son séjour en prison à Palerme. A moins qu’il ne se soit «fait» tout seul, devant l’écran de son ordinateur, en regardant des vidéos sur Facebook. Parachuté dans une réalité européenne qu’il ne maîtrisait pas, le jeune homme s’est réfugié dans l’abri fictif que représentait une pureté fantasmée…

«Radicalisation de l’islam» ou «islamisation de la radicalité» – pour reprendre les termes de la querelle académique en vigueur –, peu importe en réalité: Anis Amri, en fin de parcours, était aussi radicalisé qu’islamiste. Jeter l’opprobre sur l’islam, c’est ridicule. S’en tenir à un discours de simple explication justificatrice, c’est suicidaire. Ce mélange entre une criminalité de bas étage et un vernis d’islamisation est bien devenu le danger actuel. C’est un cocktail inédit, malheureusement bien souvent imparable.

Les failles dans la filature menée par le renseignement allemand? Elles sont, du coup, tristement inévitables, dans ce cas d’école. La France (faut-il le rappeler?) n’a pas fait mieux, la Belgique a tenté ce qu’elle pouvait. La chancelière allemande, Angela Merkel, tâche au moins de garder la tête froide, bien qu’elle risque gros. Elle maintient le cap, c’est tout à son honneur. Ceux qui prônent aujourd’hui un retour au verrouillage des frontières nationales n’ont rien compris, ou alors ils font mine de ne pas saisir la réalité du monde.

Anis Amri a été abattu à Milan grâce à la collaboration des polices européennes. Ce dénouement est le résultat de la prise en compte d’une menace globale dont l’ampleur nous dépasse tous. Il faudra s’y faire, c’est la seule issue. Vouloir y opposer le kit d’un remède nationaliste ne représente qu’un recours à une pure formule incantatoire. Un contrepoison qui ne servirait qu’à faire proliférer le mal. Une absurdité.