C’est avec une grande émotion que je suis les événements en Iran. Mon cœur palpite à l’idée que peut-être, cette fois, la courageuse population iranienne parviendrait à se libérer de ce régime cruel, particulièrement oppressif envers les femmes. Un régime, vestige de l’invasion religieuse des siècles passés, et qui ne représente pas la véritable culture iranienne.

Bien évidemment, mes premières pensées sont pour Mahsa Amini, et sa famille, mais pas seulement elle. Il y a eu tant d’autres innocents qui ont été exécutés par ce régime. Tant de personnes, des défenseurs des droits humains, des avocats, des journalistes, croupissent dans les prisons, certaines battues ou torturées; des jeunes à la recherche d’un peu de liberté et de joie de vivre.

Dans une telle situation, l’histoire de l’Iran défile devant mes yeux. Car la tragédie de Mahsa n’est qu’une nouvelle étincelle dans la poudrière. C’est une situation à laquelle on pouvait s’attendre.

Cela fait de longues années, plus de quarante années, que la population vit dans le malheur sous un régime qui se soucie plus de son pouvoir que du bien-être de celle-ci. Soumise à la dictature d’un gouvernement hostile et fanatiquement religieux, elle a perdu ses libertés culturelle, religieuse et politique. Elle vit dans des conditions économiques désastreuses, conséquence, en partie, des sanctions des pays occidentaux. Quotidiennement, les Iraniens voient leur pouvoir d’achat baisser, ont plus de mal à survivre, voient la corruption ronger leur vie, le chômage plonger les jeunes dans la dépression, la drogue, la prostitution, et l’injustice sociale augmenter. Alors que certains vivent dans la misère, d’autres sont dans l’opulence. Tant de familles se sont brisées. Certains membres vivent en exil, avec les difficultés sociales que cela peut impliquer, d’autres encore moins chanceux dans des camps de réfugiés. J’ai vu tant d’Iraniens traverser des montagnes à pied pour fuir ce régime. Dix années de guerre sanglante, de catastrophes naturelles ou d’autres tragédies sociales ont fait des blessés, des morts, par milliers voire par millions.

Lire aussi: En Iran, une révolte contre les fondements de la République islamique

Le voile n’est pas le problème essentiel de l’Iran. La tragédie de l’Iran est qu’une grande partie des cerveaux ont quitté le pays. Ce pays, qui fut un jour berceau de la civilisation, une des grandes sources de sagesse, de culture, a sombré. Son histoire riche de milliers d’années a été tachée par une période d’obscurantisme.

Autant je déplore le décès de Mahsa et des autres victimes des protestations, autant la révolte des gens me donne une lueur d’espoir. Cela me rend heureuse de voir que les gens ne se taisent pas face aux actes de barbarie. L’indifférence et l’apathie auraient été bien pires. En même temps, je me sens mal à l’aise de ne pas être en Iran et de ne pas pouvoir participer à ce nouvel élan de changement. J’aurais aimé être présente et également manifester mon désaccord et partager le destin de mes compatriotes.

Heureuse aussi, car je vois dans ce peuple beaucoup de tolérance, de patience et de résilience, mais également de courage, de dignité et l’intelligence de survivre dans les pires conditions. A chaque manifestation, les efforts échouent, mais les Iraniens se relèvent de nouveau. Ils reprennent le combat avec leurs moyens: la poésie, l’art, la culture. C’est ainsi qu’un nouveau cinéma, plus authentique, solidaire avec la douleur des gens, est né. Même dans leur misère, l’humour demeure et la population a su garder sa chaleur humaine, sa générosité, même sa joie de vivre.

Un entretien avec un cinéaste en vue: Ali Abbasi: «La société iranienne est très violente»

Tout le long de cette lutte pour la liberté et la justice, les femmes iraniennes ont été au premier plan, et en tant que femme je suis fière de faire partie d’elles. Les universités débordent de femmes qui cherchent à s’éduquer par tous les moyens. Mais je souhaite particulièrement saluer l’ouverture d’esprit et la solidarité des hommes qui soutiennent le respect, la liberté et les droits des femmes.

Lire aussi l'éditorial: Les femmes iraniennes au front de la contestation

Mon espoir est que cette révolte ne se limite pas à l’Iran, mais qu’elle s’étende à tous les pays en proie au fanatisme religieux et que ces manifestations inspirent d’autres populations. La religion doit être une question de croyance personnelle et non un moyen de dominer en opprimant.

Mon regard se tourne également vers les pays occidentaux. Il y a quelques années, ces pays ont critiqué le régime monarchique de Mohammad Reza Shah Pahlavi pour violation des droits humains. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont fait la guerre en Irak, en partie soi-disant au nom des violations des droits humains. Alors où sont-ils aujourd’hui pour soutenir un peuple qui se bat pour un peu de liberté contre un régime particulièrement répressif?

Il y a des années, en visite en Iran, j’ai également été confrontée à cette police des mœurs. J’ai failli être arrêtée juste parce qu’un bouton manquait à mon uniforme islamique et qu’on entrevoyait mes jambes alors que je portais des pantalons. Ainsi, j’ai également ressenti la peur et l’insécurité que vivent les Iraniens, chaque jour.

Quelle famille iranienne n’a pas souffert avec l’instauration de ce régime islamique? Quelques-uns de mes amis ont été exécutés pour leurs opinions politiques. Des membres de ma famille au service de leur pays ont été emprisonnés et privés de leurs biens, d’autres exilés aux quatre coins du monde.

Pour ceux qui me connaissent, ils savent que, depuis des années, je mène un combat contre une multinationale pour la santé publique, les droits humains et la justice. Tout au long de ce combat, la vie a été très dure, mais c’est en pensant à la souffrance, la résistance, la résilience et la bravoure des Iraniens que j’ai trouvé la force de résister et survivre.

Ce récit reflète la perception d’une femme qui a connu un autre Iran, aspirant à un avenir meilleur pour son peuple.

Le Temps publie des chroniques et des tribunes – ces dernières sont proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Qu’elles soient écrites par des membres de sa rédaction s’exprimant en leur nom propre ou par des personnes extérieures, ces opinions reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du titre.