Alors voilà ce garçon de 30 ans à peine, vivant en couple à Hawaï et gagnant 200 000 dollars par an, qui un beau jour décide de commettre une sorte d’immolation professionnelle et sociale, au nom de la Démocratie. Ce garçon qui témoigne auprès des médias, plan fixe et discours articulé, parce qu’il ne supporte plus d’être le ressort obéissant d’une machine qui agit pour le Mal. Cela lui coûtera tout, mais tel est le prix pour suivre sa «boussole morale», cette espèce d’oreille interne de la déontologie, que les whistleblowers de son espèce semblent avoir particulièrement développée.

Première réaction: admiration. Quelle abnégation, quel esprit de sacrifice! Voilà l’étoffe des héros. Et puis s’installe, collectivement, un léger malaise. Voire des soupçons. Il doit y avoir un truc qui cloche dans la vie de ce type, peut-être même dans sa personnalité. Une forme de narcissisme, une paranoïa, ou alors il se prend pour Jésus. Si ça se trouve, sa copine venait de le plaquer, ou son boss lui avait dit un truc méchant, et le voilà qui surréagit. Qui pète les plombs, mais avec préméditation – ce qui est sans doute le signe d’une très grande perversion.

Edward Snowden, le tombeur de la NSA, est sur le point d’être livré en pâture aux profileurs de comptoir. Des détails sur sa vie privée ne tarderont pas à émerger, qui feront comprendre que ses motivations n’étaient pas si nobles, que le chevalier blanc, en fait, avait des poux. C’est arrivé au soldat Manning, dont le procès s’est ouvert la semaine dernière, comme au banquier Birkenfeld, qui s’en est confortablement tiré, ainsi qu’à tous les lanceurs d’alerte qui, unanimement, témoignent d’expériences socialement douloureuses. L’un d’eux explique au quotidien britannique The Guardian les cinq stations de la croix du whistleblower: 1) tu es ignoré, 2) tu es discrédité, 3) tu es licencié, 4) tu es publiquement traîné dans la boue, 5) tes amis et ta famille te tournent le dos. Tout cela, soit dit en passant, est excellemment mis en scène par Michael Mann dans The Insider, un film qui dit l’histoire vraie de Jeffrey Wigand, ex-cadre scientifique de l’industrie du tabac qui avait révélé les manipulations de cette dernière pour rendre les cigarettes plus addictives.

Pourquoi les whistleblowers mettent-ils mal à l’aise? Sans doute est-ce la nature de la société de se méfier des désobéissants, ces individus qui placent leur jugement au-dessus des règles du jeu collectif. Mais il y a autre chose. Cette manière, peut-être, de renvoyer chacun à son champ d’action personnel. On commence par se demander: à sa place, qu’aurais-je fait? Et puis, à l’échelle de mon travail, quel engrenage suis-je en train de servir? Tous les jours, je fais ce qu’on me demande, mais, in fine, ne suis-je pas en train de contribuer à l’empirement du monde? Mon salaire mensuel est-il en réalité le prix de mon silence? Dois-je demander une augmentation?

Je ne dis pas ça que pour les banquiers, les avocats d’affaires, les fiscalistes, les auditeurs et les agents de la CIA qui lisent ce journal. En réalité, tout le monde peut se poser ces questions. Le malaise, c’est qu’en regard de l’Histoire et de ses retournements, des basculements du pouvoir et de celui des lois, personne n’est jamais certain de donner la bonne réponse.

Les détails de sa vie privée feront comprendre que le chevalier blanc, en fait, avait des poux

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.