Prenez garde aux méchants transhumanistes!

Les citoyennes et citoyens suisses se prononcent dimanche sur l’autorisation d’une technique médicale touchant à la procréation, à l’ADN et à certains des sujets les plus délicats de nos sociétés dans lesquelles les sciences et technologies ont acquis une place centrale. Le débat sur le diagnostic préimplantatoire (DPI) est ample et détaillé, occasion de se rappeler que les Suisses ont la chance de pouvoir se prononcer sur la plupart des choix qui les concernent; une chance étonnamment rare dans les sociétés démocratiques contemporaines. Il couvre une large palette de questions, des réflexions bioéthiques spécialisées aux grandes orientations scientifiques et techniques de notre société.

On ne saurait donc s’étonner de voir ce débat étendu à l’épineuse question du futur de l’humain à l’aune des sciences et technologies émergentes. Qu’il soit par exemple question de progrès médicaux dans le domaine des prothèses, d’exploration du fonctionnement du cerveau dans le cadre du Human Brain Project, ou encore des résultats spectaculaires de systèmes d’intelligence artificielle tels que Watson d’IBM, tout se passe comme si les débats entourant ces avancées atteignaient immanquablement un certain niveau de généralité sur lequel flotte le drapeau menaçant du «transhumanisme».

De situations particulières à la perspective d’une transformation technologique radicale de l’humain, ce saut réflexif est souvent présenté comme inévitable, tant par ses détracteurs que par ses promoteurs. Du côté des premiers, on a pu lire dans ces colonnes les réflexions d’Erika Vögeli redoutant que l’autorisation du DPI ouvre la porte à un transhumanisme débridé (LT du 28.05.2015): «Le progrès technique devrait ainsi obligatoirement entraîner la «progression» de la nature humaine. L’homme de demain devra être «post-humain». On peut dès lors se demander: à quelle humanité aspire-t-on? Qu’est-ce que le vrai progrès? Qui doit donner la direction?»

Il se trouve que ces questions cruciales sont également posées par les promoteurs du transhumanisme. Rarement conviés dans ces débats, comme s’ils étaient plus intéressants en tant qu’ombres menaçantes, celles et ceux qui construisent ce mouvement d’idées sont pour la plupart des amateurs de sciences et techniques bien éloignés des laboratoires californiens ou des scénarios de science-fiction. Réunis au sein des associations transhumanistes française (AFT Technoprog), italiennes (deux structures distinctes), anglaise (London Futurists) ou encore américaines (Humanity + ou Institute for Ethics and Emerging Technologies), pour ne citer qu’elles, ils sont préoccupés par les risques inhérents aux progressions technologiques. Malgré leur enthousiasme, ils sont bien moins béatement optimistes qu’on ne voudrait souvent le croire.

Le débat sur le futur de l’humain est constamment tiraillé entre deux diagnostics sur les progressions scientifiques et technologiques. A la fois vrais et terriblement handicapants, ils sont invoqués tant par les enthousiastes que par les inquiets. D’une part l’argument du continuum, qui veut que l’humain ait toujours cherché à améliorer sa condition à l’aide de ses connaissances et de ses techniques, et ce depuis l’usage des premiers outils préhistoriques. Pourquoi donc s’inquiéter de tel progrès ou de telle transformation? Comment fixer des seuils à ne pas dépasser si cette tendance est si constitutive de l’humanité? Dans cette perspective, on entend souvent dire que toutes les innovations seront forcément plébiscitées par une société avide de nouveautés – ou incapable de réfréner ses désirs.

L’autre diagnostic est celui de la pente glissante, où toute timide évolution ouvre la porte à de fantastiques transformations. Dans cette perspective, chaque transgression d’un interdit ou d’un impossible est dramatisée pour être érigée en dernier rempart avant l’effondrement de tous les interdits, la réussite de tous les possibles.

Tiraillé entre ces deux extrêmes, le débat sur le transhumanisme est ainsi capté par un double récit de la perte de maîtrise des collectifs humains vis-à-vis des sciences et techniques. Un déterminisme qui empêche de questionner les agencements complexes de recherche, de politique, d’éthique et de technique qui les rendent possibles. Il est ainsi difficile d’identifier des seuils, que ce soit pour les dépasser ou pour les conserver, comme les Suisses sont invités à le faire au sujet du DPI.

Si, comme le montrent de nombreuses recherches en sciences sociales, les techniques sont toujours prises dans des trajectoires qui leur impriment une certaine irréversibilité, elles sont tout autant les produits de négociations complexes entre diverses visions du monde, conceptions politiques ou pratiques de la recherche scientifique. Si certaines positions sont dominantes et conquérantes, elles cohabitent bien souvent avec des visions concurrentes plus discrètes. Un seul exemple concernant le DPI: s’agit-il de laisser libre cours à des désirs consuméristes (enfant parfait), ou de considérer que le corps des femmes vu comme un appareil reproductif est déjà l’objet d’un contrôle social suffisamment massif pour que la société ne lui impose pas de nouvelles contraintes?

Le débat sur les sciences et techniques a besoin de se déployer dans une architecture complexe capable d’accueillir les grandes questions autant que les hésitations, les perplexités et la multiplicité des points de vue; autant de reliefs que nient l’invocation du continuum comme celle de la pente glissante.

Le débat sur le futur

de l’humain est tiraillé entre deux diagnostics, l’un enthousiaste, l’autre inquiet, qui bloque la discussion

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