Sous son apparente simplicité, la question de la rémunération des auteurs pour leur participation à des manifestations en soulève des nombreuses autres qui, toutes, confirment une évidence: un livre ne serait rien sans son créateur mais a besoin de toute la chaîne du livre pour trouver le chemin des lecteurs. Sous une apparente simplicité, la question de la «rétribution» des auteurs pour des «lectures», telle que soulevée par l’Association des auteurs et autrices de Suisse, ne veut rien dire, ou plutôt tout.

De quelle forme de présence parle-t-on? La présence d’un auteur dans une manifestation se décline en de nombreuses formes de médiation, qui ne sont en rien équivalentes en termes d’implication, de préparation, d’opportunité, de retour, de timing. Lecture, performance-spectacle, entretien mené par un journaliste sur le livre d’actualité, interview, participation à une table ronde, atelier d’écriture: on ne parle pas de la même chose.

Quelle valeur ajoutée?

De quels contextes de présence parle-t-on? D’un café qui se contente d’inviter un auteur pour une discussion informelle sans procéder à des aménagements particuliers, sans organiser la vente des livres, sans faire venir de public particulier, d’une librairie qui met à disposition une table de dédicaces mais sans valeur ajoutée de contenu, d’un festival qui organise et offre hôtel, public, promotion, animateur, technique, réseautage professionnel, présence et vente du livre? Là encore, on ne parle pas de la même chose.

De quels auteurs parle-t-on? Dès lors que l’on entre dans la logique de la monétisation de leur présence, se pose la question de la valeur desdits auteurs. Une manifestation peut être prête à débourser gros pour bénéficier, en le faisant venir de loin, de la présence d’un nom susceptible de lui assurer la venue d’un large public.

Plateforme assurant rencontres, ventes, réseau et visibilité

A l’inverse, certains auteurs sont prêts à vendre père et mère pour accéder à certaines manifestations ou émissions. Entre ces deux extrêmes, une vaste déclinaison de la logique de l’offre et de la demande. Si une manifestation, après avoir investi massivement dans l’infrastructure, l’organisation, la communication, se retrouve avec à sa charge l’entier de la rémunération des auteurs en sus des frais de déplacement et de logement, pourquoi investirait-elle cet argent dans des auteurs qui ne lui amènent pas de public – paradoxalement ceux qui ont le plus besoin de cette plateforme assurant rencontres, ventes, réseau et visibilité?

Il ne s’agit pas d’opposer activité professionnelle et hobby, mais de se demander de quoi un auteur a besoin et de réfléchir ensemble à la meilleure manière de lui fournir ces éléments. Un auteur a besoin d’un éditeur, d’un diffuseur, de libraires et bibliothécaires, de communication, de marketing, de prescripteurs, de médias, de lecteurs.

La logique des contre-affaires

Ces services, lorsqu’ils sont offerts par une structure invitante, ont une valeur. Ils ne représentent pas zéro franc. Ils représentent des investissements financiers que souvent, l’auteur ne pourrait se permettre de son côté. Dans le cadre d’une économie de la culture et des médias fragile, aux moyens financiers limités, comme c’est le cas dans l’aire suisse romande, la logique des contre-affaires aide à conserver dynamisme et fluidité. Tu as quelque chose dont j’ai besoin et que je ne peux pas me payer, j’ai en échange quelque chose dont tu as besoin et que tu ne peux pas payer en argent liquide.

Dans ce sens, la réflexion inverse se fait parfois entendre: les manifestations littéraires, constamment en recherche de fonds publics et privés pour monter leur programmation, doivent-elles elles faire payer, à titre de services offerts, le ticket d’entrée aux auteurs? Non, évidemment: une programmation digne de ce nom doit se faire sur des critères artistiques et d’intérêt du public. Mais la question est légitime: à chaque étape de la chaîne du livre, qui va du créateur au lecteur, qui rend service à qui?

Elle en amène une autre: qui devrait rémunérer l’auteur lorsqu’il vient rencontrer son public, quelle que soit la forme que prend cette rencontre? Le public? Le diffuseur? Pro Litteris? L’Association des auteurs de Suisse? Le grand oublié de ce débat est l’éditeur, déjà lié contractuellement avec son auteur, partenaire initial essentiel qui relie l’auteur à toute la chaîne du livre.

L’éditeur, pivot de la vie du livre en Suisse

La revalorisation du rôle de l’éditeur à laquelle nous assistons en Suisse est à ce titre une piste de réflexion prometteuse. L’Office fédéral de la culture met en place cette année un programme de soutien structurel aux éditeurs de Suisse.

Les cantons romands planchent ensemble sur des mesures semblables des soutiens aux éditeurs des cantons francophones. Genève ne cesse d’élargir le champ des conventions avec ses éditeurs, alors que le canton de Vaud et la ville de Lausanne viennent de s’engager également sur la voie du conventionnement avec des éditeurs. Le message est clair: l’éditeur est le pivot de la vie du livre en Suisse. Il assure le travail sur le fond, la forme, la diffusion, le rayonnement du livre, le contact avec les médias, la médiation, et cela doit même s’intensifier.

Des maisons d’éditions anglo-saxonnes augmentent les droits d’auteur d’écrivains qui fournissent davantage de prestations pour porter leur livre. C’est un modèle intéressant. La promotion d’un livre est le résultat d’un dialogue avec l’éditeur et l’auteur: à l’heure où cette promotion prend des formes inédites avec les outils du numérique et les médias participatifs, la discussion presse entre auteurs et éditeurs en ce qui concerne l’implication de l’auteur dans cette promotion. Où commence son rôle? Un éditeur peut-il accepter un auteur qui ne fait aucune promotion? Au contraire, comment un éditeur peut-il «récompenser» un auteur qui en fait beaucoup?

Les réponses, forcément nuancées, à ces questions multiples, sont à élaborer ensemble pour que le dynamisme épatant du monde du livre romand perdure. Je m’en réjouis.

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