Un peu partout dans le monde, les mesures de confinement ont ordonné la fermeture des entreprises dont l’activité n’était pas considérée comme essentielle. Une importante exception a été la possibilité de maintenir l’activité en recourant au télétravail, ce qui a rapidement été exploité. Une étude qui concerne les Etats-Unis suggère que 70% des possibilités ont été utilisées, permettant à 35% des employés de travailler à la maison en mai, contre 8% en février. Avec la fin du confinement, tout ce monde va-t-il retourner dans les entreprises ou bien allons-nous assister à une transformation historique de nos modes de travail? 

Raisonner en deux temps

Pour essayer d’entrevoir ce qui va se passer, il est sans doute utile de raisonner en deux temps. Le premier temps est celui dans lequel nous sommes entrés après le déconfinement, alors que le coronavirus continue de circuler. Comme elles sont responsables de la santé de leurs employés au travail, les entreprises sont incitées à maintenir le télétravail. Les employés ont aussi de bonnes raisons de rester autant que possible prudemment à la maison. Le télétravail devrait donc continuer, ce pourrait même être la mesure clé pour limiter la contagion.

Le second temps arrivera lorsque le Covid-19 aura disparu, grâce à un vaccin ou à un traitement efficace. La raison d’être du télétravail changera alors radicalement. Les avantages semblent considérables: réduction des déplacements – source de temps perdu et de pollution – et des dépenses de bureau. Mais qu’en pensent les employés? On n’en sait pas grand-chose car l’expérience du télétravail d’avant le Covid-19 a été limitée. Des chercheurs, américains encore, ont participé à une expérience que ne renieraient pas les médecins. Le centre d’appel de la plus grande agence de voyages chinoise a proposé à ses employés de travailler à la maison pendant neuf mois. Parmi les volontaires, on a tiré au sort un groupe pour travailler à la maison et un autre groupe de contrôle qui a continué au bureau comme avant. La productivité des télétravailleurs s’est accrue mais, au bout des neuf mois, on a constaté que les travailleurs à la maison ont moins bénéficié de promotions. La moitié d’entre eux ont décliné l’offre de continuer, au grand regret de l’employeur qui appréciait les gains de productivité. Une seule expérience ne suffit pas à tirer des conclusions, mais il semble bien qu’une large adoption du télétravail va demander des adaptations.

Le télétravail accroît les inégalités

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Par contre, on en sait plus sur ce qui se passe durant la pandémie, et on voit très clairement que le télétravail accroît les inégalités. Ceux qui peuvent travailler à la maison sont en moyenne plus qualifiés et mieux payés que les autres, qui se trouvent alors en situation précaire. Au sein des foyers, monsieur télétravaille pendant que madame est trop occupée avec les enfants confinés pour le faire, ou alors elle s’épuise à jongler avec deux charges de travail. Les inégalités entre pays s’accroissent également. Dans les pays riches, les personnes capables de télétravailler sont beaucoup plus nombreuses que dans les pays pauvres, qui pâtissent à la fois du faible nombre de personnes qualifiées et d’un manque d’accès à internet. C’est d’ailleurs une des raisons de la catastrophe sanitaire en Amérique latine, tout comme d’une plus grande mortalité dans les quartiers défavorisés des pays riches. En effet, si elles ne bénéficient pas d’aides sociales suffisantes, les personnes qui doivent se rendre à leur travail pour survivre font face à un risque élevé de contagion.

Il ne fait aucun doute que le télétravail a permis d’amortir le choc du confinement. Mais s’il est possible dans certains secteurs d’activité, par exemple les services financiers ou les administrations, il ne l’est pas dans d’autres secteurs, comme les hôpitaux ou les ateliers de production. Tant que le virus nous menace, il y a de fortes chances que le télétravail continue sur une grande échelle, mais avec des effets inégalitaires dont il faudra se préoccuper. Après le virus, le verdict est loin d’être clair.


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