En lançant son concours d'idées pour un aménagement de Genève, la section genevoise du Touring club suisse (TCS) attendait des propositions de traversée de la Rade, mais pas autant! Une grande partie des dossiers reçus présentaient une traversée, chacune bien différente, comme projet principal ou accessoire. Cela prouve plusieurs choses.

Nos 150 000 membres semblent avoir compris que pour améliorer la situation au centre-ville, il fallait commencer par en écarter les véhicules qui n'ont rien à y faire… mais qui y transitent contraints et forcés. Car pour aller de Collonge à Genthod, ou de Frontenex à la place des Nations, il faut passer par le pont du Mont-Blanc, sauf à faire un détour de 40 km par l'autoroute de contournement. Dans toutes les villes du monde, on cherche à écarter le trafic du centre. A Genève, on l'y conduit.

Chacun a son avis, forgé dans les files d'attentes des embouteillages, mais aucun projet ne résoudra tout ni ne plaira à tout le monde. En attendant la solution idéale, la situation empire. Il serait temps de consulter la population pour savoir quel type de traversée elle veut – car elle en veut une, les sondages le prouvent – et ce qu'elle est prête à payer pour cela.

Une grande traversée bouclant l'autoroute de contournement sera également nécessaire. Elle coûtera très cher si on la fait en tunnel, parce qu'il faudra descendre profond, sauf à poser le tunnel sur des piliers entre deux eaux (si c'est possible techniquement). Cette grande traversée sera cofinancée par la Confédération et peut-être par l'Europe grâce aux fonds Interreg pour les projets frontaliers. Mais elle ne se fera pas avant quinze ou vingt ans, au mieux. D'ici là, une petite traversée reste indispensable.

Le dernier ouvrage rapprochant les deux rives du lac aura bientôt 150 ans et le nombre d'habitants de l'agglomération a été multiplié par dix depuis! En 1988, la nécessité de construire une traversée avait réuni 68% d'acceptation en votation populaire. Dans les sondages effectués depuis sept ans par l'Institut Erasme auprès de la population genevoise, pour le compte du TCS, la traversée recueille toujours de 63 à 66% d'approbation.

En vérité, les Neinsager archaïques qui la refusent commettent un grave déni de démocratie. Précisons qu'en 1996, les Genevois n'ont jamais voté contre le principe de la traversée de la Rade, mais simplement refusé deux projets particuliers, coûteux ou mal intégrés. Même les Verts à l'époque expliquaient que l'on pouvait être pour une traversée, mais contre ces deux projets-là. Or ce n'est pas parce que quelqu'un ne veut ni d'une Rolls décapotable ni d'une Bentley turbo que l'on peut en déduire qu'il ne veut plus de voiture…

Que des députés de gauche comme de droite s'opposent au projet prouve que celui-ci n'est pas l'expression d'un clan politique, mais plutôt un outil pratique destiné à répondre aux besoins de la population dont les problèmes de mobilité ne vont pas s'arranger dans les vingt ans à venir.

Sa construction pourrait se faire sans aucune incidence sur les finances cantonales. Les 360 millions que coûtera la première tranche (la traversée proprement dite) peuvent être intégralement financés en douze ou treize ans, intérêts compris, par une augmentation de 50% de l'impôt auto. Quel automobiliste refuserait de payer quelques centimes ou un franc par jour pour voir les embouteillages diminuer sensiblement?

La liaison proposée ne résoudra pas tous les problèmes de déplacement et d'encombrement à Genève, mais elle apportera une amélioration nette et fondamentale pour toute la moitié est de la ville et du canton, oubliés historiques du contournement. Elle permettra également un saut qualitatif important pour les transports en commun, en leur ouvrant un accès réservé sur le pont du Mont-Blanc. Donc tous les Genevois, résidents ou de passage, y gagneront.

La réduction du trafic automobile sur les quais et au centre-ville sera concrétisée par des aménagements qui empêcheront l'accroissement ultérieur du trafic. Mais ces aménagements seraient tout à fait impossibles – et vigoureusement combattus – sans traversée.

Bref les politiciens et les quelques spécialistes qui ont parlé de l'étude sans l'avoir lue ont répondu sur des a priori. De nombreux urbanistes ou ingénieurs de la circulation, genevois, suisses et étrangers, ont participé aux travaux de la commission durant deux ans, ou ont été consultés et ont effectué des enquêtes sur la question. Dans leur immense majorité, ils ont conclu à la nécessité d'une traversée.

Détail significatif, Le Temps a présenté l'un des projets de notre concours d'idées comme «n'ayant pas été retenu par le jury du TCS». Or s'il n'a pas reçu l'un des cinq premiers prix – parce qu'il comportait un détail technique incompatible avec une traversée urbaine – il a bel et bien été remarqué pour son originalité et vous a été transmis comme illustration. Les îles balnéaires entourant les conduits d'évacuation et de sécurité d'un tunnel sont une belle idée pour notre Rade. Une idée parmi beaucoup d'autres reçues, susceptibles d'améliorer le projet de traversée. Mais d'abord il faut décider de la faire.

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