Au Japon, la terre tremble. Le week-end dernier, dans le Sud de l’Archipel, de fortes secousses et plusieurs répliques ont coûté la vie à une cinquantaine de personnes au moins et privé des centaines d’autres de logements, de nourriture et d’eau. Depuis mon arrivée à Tokyo en 2013, c’est la première fois que j’assiste (par médias interposés) à ce genre de catastrophes. J’observe les gens, les habitants de Kumamoto à la télévision, les connaissances tokyoïtes avec qui j’en discute, et je suis frappé par leur calme et leur maintien. Ce n’est pas du détachement, encore moins du fatalisme. Plutôt une manière de sens commun, une sorte d’acquiescement préalable face à cette menace matérialisée.

Je dois bien avouer qu’à l’heure de quitter la Suisse, c’est une réalité à laquelle j’ai préféré ne pas réfléchir, et ce en dépit des événements terribles de 2011 – preuve que mon enthousiasme pour la culture japonaise est grand. Et puis, alors que j’habitais Tokyo depuis quelques semaines seulement, il y a eu cet épisode, un matin à l’aube. C’est le bruit, d’abord, qui me réveille: celui des verres qui grelottent dans le placard de la cuisine, et des étagères qui se mettent à claquer des dents. Ma pulsation monte à 140, l’alarme de mon portable se met à sonner, quelques livres sont tombés, et puis tout s’est arrêté. Inspirer, expirer. Ramasser, ranger. Oublier.

Depuis, j’ai pris l’habitude. Du moins, c’est ce que je croyais. Lundi soir, attablé avec quelques amis de l’université, la conversation a naturellement bifurqué vers Kumamoto et la tectonique des plaques. Un convive a évoqué la théorie du «Big One», selon laquelle Tokyo sera frappé par un tremblement de terre majeur dans les 30 prochaines années. Certains scientifiques pointent 2017 déjà. «Jonas? Tu en fais une de ces têtes. Allons, inutile de t’en faire. C’est comme ça d’habiter Tokyo. C’est la même chose pour tout le monde.»

«Pour tout le monde.» La formule me reste. La société japonaise a ceci de paradoxal: elle est l’une des plus sûres du monde (criminalité très basse, fiabilité des transports, etc.), tout en étant particulièrement exposée aux risques naturels. Ce risque-là s’applique quel que soit l’âge, le sexe, le revenu, la classe ou le secteur d’activité. Il existe «pour tout le monde», et toute personne née au dans l’Archipel grandit avec l’assignation de ce risque, enfoui, digéré, intégré. C’est un risque qui rassemble, qui constitue, qui identifie.

La terre a tremblé, et moi je continue de frissonner. Non, décidément, je ne suis pas Japonais.

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