Revue de presse

Trente ans après, on ne sait toujours pas qui a assassiné Silvia à Genève

Il y a aujourd’hui prescription sur cet acte sauvage qui avait défrayé la chronique à la fin des années 1980. Retour sur une interminable saga judiciaire et sur un crime qui restera à jamais impuni

Qui a tué Silvia, la jeune Portugaise âgée de 16 ans dont le corps avait été retrouvé le long d’un sentier proche des falaises de Saint-Jean surplombant le Rhône, il y a exactement trente ans, le lundi 5 décembre 1988? En Suisse, l’assassinat, passible de prison à vie, est prescrit trois décennies après les faits. C’est donc aujourd’hui.

Retour en 1988. Trois jours après les faits, le Journal de Genève (JdG) raconte, sous la plume de Françoise Nydegger: «Une jeune fille de 16 ans a été sauvagement assassinée lundi soir, à la promenade du Prieuré à Saint-Jean. Son corps n’a été retrouvé que mardi à midi par une passante. La jeune Portugaise gisait recroquevillée derrière le pressoir du chemin du Ravin, la face contre le sol. Son visage était affreusement mutilé, et elle était partiellement dévêtue.»

Dans 20 minutes, on lit donc ce mercredi que «l’enquête sur cette histoire atroce, qui avait bouleversé Genève en son temps», n’a jamais abouti. «Il est à craindre que la prescription soit atteinte sans que l’auteur de l’un des crimes les plus abominables commis en Suisse depuis un demi-siècle soit arrêté et condamné», déplore Me Jacques Barillon, avocat de la sœur de la victime.

Dans un guet-apens?

Suite du récit du JdG: «D’après les premiers éléments de l’enquête, il semblerait que son agresseur lui ait fracassé la tête contre le mur situé derrière le pressoir, avant de la piétiner, alors qu’elle était au sol. Le sac de la victime a été découvert par un pêcheur 100 mètres en aval, sur les bords du Rhône. Il contenait le passeport portugais de la jeune fille. Celle-ci se trouvait en vacances à Genève depuis plusieurs semaines. Elle logeait au Lignon chez son beau-frère, et gardait chaque jour son cousin de deux ans, domicilié à la Jonction.»

Quoi qu’il en fût, explique encore Françoise Nydegger, Silvia «effectuait quotidiennement ses déplacements, toujours selon le même horaire et le même trajet, quittant le bus à Saint-Jean pour descendre le sentier du Ravin et prendre le pont Sous-Terre. Même itinéraire en sens inverse. Lundi, elle est partie comme tous les soirs à 20h de la Jonction. N’étant pas arrivée à 22h30, son beau-frère s’est inquiété et a commencé ses recherches, sans succès. La police présume que la jeune fille est tombée dans un guet-apens. Pour l’instant, il n’est pas encore établi qu’elle ait subi des violences sexuelles.»

Vaines recherches

Des pistes sérieuses ont pourtant été suivies dès 1995, explique l’hebdomadaire TV8. Celui-ci dit que depuis la veille, Armanda, la sœur aînée de Silvia, et son mari étaient «terriblement inquiets». Le mardi, «le couple s’était rendu au commissariat pour signaler la disparition et, au retour, avait décidé de refaire le chemin suivi par Silvia. En empruntant le pont, ils ont perçu une certaine agitation juste en dessous, et c’est ainsi qu’ils ont appris la mort de l’adolescente.»

A peine un mois plus tôt, «deux tentatives d’attentat à la pudeur [avaient] été commises contre des femmes à cet endroit», dont une au moins contre une autre Portugaise. Dans le cas de Silvia, cependant, l’excellente émission Zone d’ombre de la RTS – aujourd’hui disparue – avait précisé, en 2014, que la police avait alors décelé «des traces de sperme sur la jeune fille […]. Une violence hors norme qui marque encore tous les enquêteurs. […] La police a exploré toutes les possibilités, du proche parent au tueur en série, mais, à ce jour, les recherches sont restées vaines.»

La sœur de la victime avait déclaré dans cette émission «essayer de comprendre»: «J’aimerais faire mon deuil mais je n’y arrive pas.» Aujourd’hui, 5 décembre 2018, hélas, les possibilités d’inculper un coupable sont «à jamais perdues». Contacté par 20 minutes, «le pouvoir judiciaire se contente de rappeler que le délai de prescription de l’action pénale est de trente ans pour le crime d’assassinat. La prescription court dès le jour où l’auteur a commis l’infraction lui étant reprochée.»

L’enquête avait pourtant rebondi dès 2008. Nouvelle hypothèse: «Peut-être que l’homme qui a eu un rapport sexuel avec Silvia n’est pas celui qui l’a tuée? Même si la famille réfute cette éventualité, c’est là une nouvelle perspective d’investigations», sur laquelle travailleront aussi des profileurs français en 2015, dans une véritable «course contre la montre» avant la prescription, trois ans après, c’est-à-dire aujourd’hui.

Règlement de comptes?

Une année auparavant, selon les informations de la Tribune de Genève (TdG), une femme avait aussi écrit à la brigade criminelle, confirmant les informations déjà disponibles à la fin de 1988. Un mois avant le meurtre de Silvia, cette dernière avait «été agressée par un inconnu […] au même endroit et dans les mêmes circonstances»: «Un homme surgit dans son dos et lui attrape le cou. Il tente de l’entraîner dans le sentier. La jeune femme se débat. Elle se libère de son étreinte, tombe à genoux sur le sol et se met à hurler au secours.» L’inconnu s’enfuit.

«Règlement de comptes dans la communauté portugaise»? Peut-être, mais alors «pourquoi cette femme, vivant à Amsterdam», sortait-elle du bois si tard? Elle s’en explique. «Au lendemain de son agression, elle va porter plainte à la police. Au poste, elle a la désagréable impression que la fonctionnaire ne la prend pas au sérieux: «Il n’y a pas de violeur à Genève», aurait ironisé l’inspectrice qui lui demande de décrire le visage de l’agresseur. «Je lui ai répété plusieurs fois n’avoir jamais vu son visage», témoigne-t-elle.» La police rappellera plus tard le témoin amstellodamois en lui disant que «suite à des arrestations, elle serait convoquée». Elle ne le sera jamais, assure-t-elle.

Si mal emmanchée, cette enquête…

Le lendemain, Silvia est assassinée. Plus d’un quart de siècle plus tard, les fameux profileurs français dont avait eu vent la TdG n’ont pas eu davantage de succès. Si, «depuis le début des années 2000, l’écrasante majorité des meurtres a été résolue à Genève, celui de 1988 reste un mystère […]. Pourquoi? Notamment parce qu’à l’époque, l’utilisation de l’ADN n’existait pas. C’est en revanche le cas depuis une quinzaine d’années, en particulier parce que les bases de données de personnes ayant eu maille à partir avec la justice s’étoffent.»

Reste une certitude, qui explique aujourd’hui l’impasse dans laquelle tout le monde aboutit, trente ans après: «Dans l’enquête sur le meurtre des falaises, le dossier était, selon tous les observateurs de l’époque, mal emmanché. Au début, la procédure a été confiée à la brigade des mœurs et non à la Crim. A l’époque, lors d’un meurtre commis sur la voie publique, les policiers rechignaient, par pudeur, à multiplier les photos de corps. Des détails peut-être précieux ont ainsi pu échapper aux enquêteurs.»

Dans 20 minutes toujours, l’avocat de la sœur de Silvia confirme que «plusieurs facteurs ont desservi l’enquête»: «Le juge d’instruction n’était pas à la hauteur au tout début de l’affaire, une phase presque toujours déterminante dans les viols et assassinats. L’homme de loi pointe également du doigt une mauvaise estimation des investigations urgentes qu’il aurait fallu faire. Et les moyens technologiques qui, en 1988, étaient insuffisants.»

Ce n’est pas encore demain, semble-t-il, qu’Armanda fera son deuil.

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