Comment célébrer les trente ans du suffrage féminin en Suisse? Pour les nombreuses Suissesses qui ont vu le jour depuis le 7 février 1971 dans un monde où elles n'étaient plus des citoyennes de seconde zone, c'est la préhistoire. A celles et ceux qui les ont suivis, les antiques débats qui l'ont précédée tout au long du siècle ont laissé un souvenir mêlé d'amertume et d'embarras: pourquoi raviver les insultes et le ridicule de campagnes pour le «non» que plus personne aujourd'hui ne voudrait assumer? Et surtout, le suffrage féminin aujourd'hui ne mérite plus la plus petite dépense d'encre ou de salive.

Les femmes votent, et alors?

Discussions et empoignades autour du suffrage, toutefois, ne se sont pas arrêtées à cette date historique. Le 24 septembre dernier, les Neuchâtelois ont plébiscité une Constitution cantonale qui octroie le droit de vote aux étrangers établis depuis au moins cinq ans dans le canton. Le 4 mars, les Genevois devront dire pour la deuxième fois en onze ans s'ils sont prêts à accorder le droit de vote et l'éligibilité au plan communal aux étrangers établis depuis au moins huit ans dans le canton. Deux épisodes, pas entièrement isolés, d'un débat qui court en Suisse depuis la création en 1979 d'un vingt-cinquième canton, le Jura, qui a d'emblée inclus les étrangers établis parmi les électeurs au niveau municipal.

Aucun rapport entre les deux combats, fera valoir les opposants à un nouvel élargissement du droit de vote. L'introduction du suffrage féminin ne modifiait pas la géographie fondamentale d'un corps électoral composé uniquement de citoyens. En ouvrant les isoloirs aux étrangers, c'est un groupe beaucoup plus aléatoire que nous associerions aux décisions qui nous concernent tous. Les femmes – c'était d'ailleurs un argument pour leur refuser l'accès aux urnes – n'ont pas d'intérêts fondamentalement différents de ceux des hommes qui les entourent. Les étrangers, même établis, conservent des liens avec des communautés autres aux visions du monde parfois divergentes.

Et pourtant, à y regarder de plus près, que de similitudes! Les camps, d'abord: à gauche, l'ouverture, voire le volontarisme. A droite, un paysage fait de prudence et de crispation malgré la présence de quelques courageux pionniers. Les premiers pas se font comme par hasard dans les mêmes cantons: Vaud, Neuchâtel et Genève ont été les premiers à accorder le droit de vote aux femmes sur le plan cantonal, Neuchâtel l'a déjà accordé aux étrangers (comme le Jura, mais il n'existait pas en 1971), Genève en discute et la future Constitution vaudoise le prévoit… Certains arguments ne sont pas transposables, comme la nécessité invoquée naguère de protéger les femmes et la famille de la souillure politique. Mais beaucoup se recoupent: l'idée que le droit de vote est la contrepartie d'un service (de préférence armé) rendu à la patrie court toutes les campagnes sur le droit de vote des femmes et on le retrouve en filigrane chez ceux qui opposent aujourd'hui naturalisation facilitée à droit de vote élargi. De même, les spéculations sans fin – et sans fondement – sur le risque de gauchissement de la volonté populaire: les femmes étaient suspectes de voter, au choix, comme les rouges ou comme les curés, les étrangers sont soupçonnés d'avoir des idées sociales dangereusement avancées ou résolument rétrogrades… Bref: c'est à l'aune de la même représentation fantasmatique d'une Suisse immuable que sont jugés les deux projets.

Avec l'avantage du recul dont nous bénéficions en la matière, qu'a donc changé le suffrage féminin? Qu'on s'en réjouisse ou qu'on le déplore, il faut constater que les femmes n'ont pas transformé la politique au-delà des quelques avantages partisans glanés ici ou là grâce à l'«effet femme». Mais le statut des femmes a évolué, au moins dans notre imaginaire. L'égalité – encore imparfaite – dont elles bénéficient est devenue une valeur fondamentale dont nous nous prévalons désormais sans complexes à l'égard, par exemple, du monde musulman. Grâce aux femmes qui ont accédé à la magistrature politique et judiciaire, en outre, le pouvoir a désormais un visage féminin. Et personne ou presque n'envisage de refaire le chemin parcouru en sens inverse. Au vu des expériences déjà menées en la matière, c'est la même banalisation qui semble devoir attendre, le jour où il sera consacré, le vote des étrangers. Et sans doute est-ce très exactement ce qui terrifie ses opposants: une modification si fondamentale de notre identité citoyenne que nous pourrons dire, demain: les étrangers votent, et alors?

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