«C’est un dimanche noir.» Cette sentence de Jean-Pascal Delamuraz, prononcée le 6 décembre 1992, après que le peuple suisse eut refusé l’accord sur l’Espace économique européen (EEE), est passée à la postérité. C’était la deuxième votation populaire à laquelle j’assistais comme correspondant au Palais fédéral. La première, c’était celle du 27 septembre 1992. On s’en souvient moins. Pourtant, parmi les six objets soumis au verdict du peuple figurait l’arrêté sur le transit alpin, dont on avait cru un peu vite qu’il ouvrait la voie à une relation décomplexée avec l’Union européenne.

Vingt-neuf ans plus tard, le dimanche 28 novembre 2021, le Palais fédéral a été transformé en camp retranché. Les journalistes ont dû franchir cinq points de contrôle pour accéder au centre de presse. Du jamais vu! Cela a réveillé un vieux souvenir: durant mes études, au début des années 1980, j’avais séjourné en Irlande du Nord, dans une petite ville proche de la frontière avec la République d’Irlande. Les contrôles d’identité y étaient quotidiens, les check-points omniprésents, les tensions politiques à leur zénith. Comment la Suisse en est-elle arrivée à ressembler, un jour de vote, à l’Ulster des années 1980?

Une triple mutation

Le 6 décembre 1992 a en fait été l’annonciateur de cette évolution dramatique. Ce scrutin a été la première grande victoire de Christoph Blocher et le point de départ d’une méfiance envers les autorités, qui ne cessera de s’étendre.

Le Conseil fédéral et le parlement ont par la suite enchaîné les revers: l’initiative des Alpes en 1994, les secrétaires d’Etat en 1996, la réforme des retraites en 2004, 2010 et 2017, les minarets en 2009, le renvoi des criminels étrangers en 2010, l’initiative Weber en 2012, l’initiative Minder en 2013, l’immigration en 2014, l’imposition des entreprises en 2017, la burqa en 2021. Cette défiance croissante se vérifie dans les statistiques: des 24 initiatives populaires acceptées depuis la création de ce droit en 1891, 14 l’ont été après 1992!

Entre 1992 et 2021, le travail des correspondants parlementaires a profondément changé, sous l’effet d’une triple mutation technologique, journalistique et politique que j’ai eu l’occasion de disséquer dans un article publié en 2016 pour les 125 ans du Bulletin officiel de l’Assemblée fédérale. L’émergence d’internet a relégué le papier au second plan et accéléré la transmission des informations. A une exception près: censée être plus rapide, la publication des résultats des votations est souvent ralentie par une panne informatique survenue dans une commune ou un canton!

Avec internet et les réseaux sociaux, un fossé s’est creusé entre le débat politique parlementaire et le débat public référendaire

Internet a permis à la presse de se déployer sur le web, mais il a surtout donné naissance à de nouveaux médias en ligne et aux réseaux sociaux. Le travail des journalistes a dû s’adapter à cette nouvelle donne. C’est sur ce vecteur numérique de l’immédiateté que les nouvelles et les décisions politiques circulent désormais en premier. Cette immédiateté a des effets secondaires. D’une part, l’administration est devenue plus frileuse et réduit souvent ses contacts avec les journalistes à des échanges de courriels. D’autre part, comme l’a démontré la crise sanitaire, les supports numériques sont très exposés aux manipulations et aux fausses informations.

La 150ème session parlementaire

A ces mutations s’en ajoute une troisième. La montée en force de l’UDC a libéré les voix contestataires. Les référendums et les initiatives se sont multipliés, et cela a engendré un phénomène nouveau. Avec internet et les réseaux sociaux, un fossé s’est creusé entre le débat politique parlementaire et le débat public référendaire. Les arguments qui sont discutés à la veille d’une votation sont parfois très différents de ceux qui ont retenu l’attention du parlement.

La contestation a débordé dans la rue. Naguère, les manifestations sur la place Fédérale étaient plutôt rares. Aujourd’hui, on investit volontiers l’espace public pour porter haut et fort des revendications sur le climat, la santé, l’égalité, la liberté. Ce crescendo contestataire a connu son – regrettable – apogée le 28 novembre lorsque le périmètre du Palais fédéral a été barricadé. Ce fut un choc.

Pourquoi est-ce que je vous parle de tout cela aujourd'hui? Parce que le scrutin du 28 novembre 2021 aura été pour moi le dernier d’une longue série de 20 élections au Conseil fédéral et de 93 votations fédérales portant sur 265 objets et parce que ce vendredi 17 décembre s'achève la 150ème session parlementaire que j'aurai eu l'honneur de suivre.


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