Ça faisait tellement longtemps qu’il était là – plus de trente ans de règne sans partage – que c’en est presque une révolution: le dirigeant historique de la Formule 1, Bernie Ecclestone, a été remplacé par Chase Carey à la tête de Formula One Group, l’entité qui va désormais gérer la discipline reine du sport automobile, a annoncé Liberty Media. Le groupe américain a annoncé la finalisation de son acquisition de la F1, annoncée en septembre dernier, et précisé que «Mister E», à l’âge de 86 ans, resterait au sein de l’organisation en tant que président d’honneur mais n’en porterait plus la charge de la gestion effective.

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Ce que Le Monde résume ainsi: «La Formule 1 synonyme de Bernie Ecclestone, Bernie Ecclestone synonyme de F1, c’est fini.» Le vieux renard a d’ailleurs pris «une dernière fois la main» en grillant l’annonce officielle, pour annoncer lui-même dans le magazine allemand Auto Motor und Sport: «J’ai été remercié aujourd’hui […]. Ma nouvelle position, c’est président d’honneur. C’est ce que je suis désormais, même si je ne sais pas trop ce que ça signifie.»

«En quatre décennies passées dans les paddocks du monde entier», l’homme d’affaires qui avait créé la Formula One Constructors’Association (FOCA) «dans le seul but de casser l’hégémonie de la Fédération internationale du sport automobile (FIA) sur les droits commerciaux» avait aussi obtenu en 2000, «auprès de son grand ami et patron de la FIA, […] Max Mosley, le prolongement de [son] exclusivité sur les droits commerciaux pour… un siècle». Sa réussite financière «est indiscutable», mais «la F1 perd néanmoins de plus en plus de spectateurs et de téléspectateurs».

Les masses d’argent qu’il a gagnées après avoir déjà fait fortune auparavant dans l’immobilier, «tant auprès des circuits qui accueillent les Grands Prix qu’auprès des groupes de médias pour payer les droits de retransmission» ont fait de ce grand manitou un millionnaire, dont le sort actuel n’émeut guère cet ironique internaute du quotidien français: «Ah Bernie Ecclestone, l’homme qui a gagné des centaines de millions […], qui a sans cesse fait monter le prix pour les TV, […] qui a autorisé les chaînes à couper les courses en direct par des écrans publicitaires, et j’en oublie, comme on va le regretter…» «Will anyone miss Bernie?» renchérit un commentateur sur Facebook.

Bernie Ecclestone a en effet dirigé la F1 comme «un dictateur pendant longtemps» et celle-ci a désormais besoin d’un «nouveau départ» pour se développer, a estimé mardi Chase Carey dans une interview à la BBC. «Il dit lui-même qu’il est un dictateur, […] une équipe à lui tout seul. Ce n’est pas une organisation efficace […] dans le monde d’aujourd’hui pour développer […] des opportunités, dans tous les secteurs.» Mais ce changement, sera-t-il vraiment efficace? Un lecteur de L’Avenir belge en doute fortement: «Un tyran égocentrique et mégalomane qui a depuis longtemps dépassé la date de péremption! Bon débarras! Par contre, un milliardaire américain, est ce que ce sera mieux????»

«Retour aux stands», donc, titre Libération, pour l’homme dont «il n’est pas difficile de gratter» le passé pour y «découvrir certaines prises de position inacceptables ou diverses postures qui auraient pu lui valoir des ennuis avec la justice», lit-on dans l’éditorial de La Dernière Heure belge. «Il a d’ailleurs été récemment condamné pour avoir versé des pots-de-vin à un banquier allemand afin de garantir le secret de son patrimoine devant le fisc anglais.» Mais «peut-on vraiment faire sans lui en Formule 1»? Le Guardian en doute, tout comme le Financial Times. Et sur Twitter, il arrive aussi qu’on le remercie sincèrement:

«On ne dira pas forcément qu’on regrettera l’homme taciturne et très antipathique qu’était le patron historique de la F1», écrit pour sa part L’Illustré. Qui tempère aussitôt: «D’accord, du haut de toute sa «grandeur» et plus encore» de son âge qui le rendait «presque intouchable», «le vieil Anglais à l’éternelle coupe Beatles n’était pas à proprement parler un chic type, mais on ne peut lui enlever le travail accompli au service de la discipline la plus prestigieuse du sport automobile depuis des décennies et moins encore la passion, réelle, qui l’animait». Sur les circuits, mais aussi dans sa vie privée, entre smokings et cocktails chic, dont le Daily Mirror retrace toute la flamboyance.

N’empêche, «dans le monde des requins de la F1, c’est à celui qui aura les canines les plus affûtées», complète le magazine romand. Bernie Ecclestone s’en est immédiatement rendu compte: […] il a été victime d’un coup d’Etat. […] Il n’a pas réussi à rendre la F1 plus populaire et c’est l’un des reproches qui lui est fait le plus souvent, mais est-ce vraiment sa faute? Ne faut-il pas chercher l’explication de cette désaffection du public dans les voitures elles-mêmes, truffées d’électronique au point de ressembler à des consoles de jeux, et surtout du côté des pilotes? Où sont passés les as du volant charismatiques doublés de grandes gueules qu’étaient les Lauda, les Senna, les Prost et consorts? Aujourd’hui, les pilotes sont à l’image de leur sport: performants, mais froids, ennuyeux à mourir.»

Certes, pensent cependant L’Equipe et ses internautes, il n’est «pas sûr» que l’homme «mis sur la touche et condamné à d’obscures tâches d’inaugurations de chrysanthèmes […] ait fait grandir la F1. […] Il l’a surtout aseptisée!» Alors maintenant que «Chase Carey s’est collé à Bernie Ecclestone […] pour savoir comment le Britannique s’y prenait», explique Radio-Canada, «il a bien vu que l’offre numérique était inexistante, que la F1 s’aventurait sur des terrains minés, où les droits de la personne n’ont pas la cote, que la F1 se tirait dans le pied à modifier constamment ses règlements, qu’elle ne traitait pas les équipes de la même façon dans la redistribution des revenus, en donnant toujours plus aux plus forts.» Il a par ailleurs «très certainement compris qu’il fallait de façon urgente faire entrer la F1 dans l’ère numérique et dans l’univers des réseaux sociaux».

Le travail du successeur du très peu charismatique «Mister E» sera donc scruté à la loupe, mais l’avatar du compte Twitter parodique qui lui est consacré restera à jamais, lui, comme un exemple de finesse:

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