Ce sont des avancées discrètes, des pions placés sans faire de bruit. Mais petit à petit, La Poste est en train de se muer en géant suisse du numérique. En difficulté sur le marché de la livraison de lettres (dont le volume ne cesse de baisser), attaquée sur celui des colis (où les concurrents lui mènent la vie dure), La Poste plonge résolument dans le numérique. Mois après mois, rachat après prise de participation majoritaire, elle bâtit un petit empire technologique qui nous concerne tous.

Des exemples? La Poste force aujourd’hui ses clients à adopter sa propre solution d’identification SwissID, qu’elle avait rachetée en octobre 2021. La semaine passée, l’ex-régie fédérale absorbait 75% des actions d’Axsana, fournisseur du dossier électronique du patient. Dans les deux cas, La Poste reprenait des actions que Swisscom, notamment, lui cédait. Avec un message fort: le numérique, c’est La Poste, pas l’opérateur télécom… Ajoutons que La Poste ne cesse de tester son système de vote numérique, vient de racheter le spécialiste en cybersécurité Hacknowledge ou encore la solution de stockage en ligne sécurisée Tresorit. Et encore, la liste est loin d’être complète.

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Les plus critiques regretteront qu’un acteur, même contrôlé à 100% par la Confédération, s’impose en quasi-monopole des solutions numériques de demain. Et ils ont raison: il faudra sans cesse remettre en question les actions d’un futur géant technologique, même suisse, qui a envie de maîtriser rien de moins que notre identification en ligne, notre dossier de santé et notre système de vote… Les ambitions sont titanesques.

Mais ces ambitions sont à saluer. Enfin, un acteur suisse tente, expérimente et prend des risques. Très en retrait dans ces domaines, Swisscom laisse le champ totalement libre à La Poste, qui en profite. Après le rejet net, dans les urnes, d’une identité numérique maîtrisée par les entreprises privées, voici qu’un acteur étatique suisse se profile. Pour des éléments numériques si importants de notre vie, il semblera ainsi possible de se passer des services des géants américains de la tech. C’est une perspective très intéressante.

Bien sûr, rien n’est fait. La Poste – encore hélas très discrète sur son projet global – n’en est qu’au stade des expérimentations, sans garantie de succès pour aucun de ses futurs services. D’ailleurs, SwissID peine aujourd’hui à convaincre. Mais au moins l’ex-régie fédérale ne pourra pas être accusée de passivité dans le monde numérique.

Notre série dans le cadre des débats de l’été du Temps: Quelle éthique pour un monde connecté?