De quels livres est-il question ici? Non pas de livres rares ni de livres précieux, d’objets de bibliophilie que l’on trouve dans les catalogues de marchands-libraires hautement spécialisés. Pas non plus de livres électroniques. Il est question d’éditions courantes, d’écrits dont la valeur réside dans le contenu intellectuel ou littéraire et non dans la matérialité. Les livres de cette nature se comptent par centaines, voire par milliers dans les bibliothèques de personnes cultivées, d’enseignants, de chercheurs, dont la carrière s’est construite au XXe siècle, période où les ouvrages de qualité sont abondants et accessibles.

Réunir une bibliothèque est depuis des siècles une activité de choix et de délectation pour les intellectuels, une véritable construction qui s’étend sur des décennies. Sa composition reflète leurs intérêts et leur réseau. Elle peut en elle-même devenir un objet d’étude, si l’on estime que la pensée et les écrits de la personne qui l’a constituée méritent que l’on cherche à en découvrir les sources d’influence et d’inspiration.

Bibliothèques privées entières

Il arrive ainsi que des bibliothèques privées entières soient prises en charge par une grande institution, une université ou un centre d’études et conservées dans leur intégralité, à titre d’archive. Il en va ainsi des livres du professeur de littérature genevois Jean Starobinsky, acquis par la Bibliothèque nationale (Archives littéraires suisses).

Soucieuse de conserver l’environnement visuel de la bibliothèque privée du professeur de sciences humaines Richard Macksey, l’université Johns Hopkins de Baltimore construira un centre spécial recréant l’espace dans lequel étaient conservés ses 70 000 livres. Quant à l’écrivain d’origine argentine Alberto Manguel, il s’interroge sur l’avenir de son «labyrinthe bibliothèque» qui le suit dans ses déménagements d’Europe en Amérique.

Milliers de livres

Ces quelques exemples restent exceptionnels, et le problème se situe ailleurs. Que faire des bibliothèques lorsque les personnes qui les ont rassemblées décèdent ou doivent s’en séparer pour d’autres raisons? Que faire des milliers de livres courants qui garnissent les appartements des grands lecteurs?

Le réflexe des ayants droit est souvent de les offrir à une bibliothèque publique. Où leur offre ne déclenche pas la joie! En effet, à une époque où la place manque, où les institutions patrimoniales ou universitaires connaissent des problèmes d’argent, et où la matérialité du livre est ébranlée par le succès du numérique, accueillir les bibliothèques privées, dans leur intégralité ou en partie, devient une gageure.

Même les dons un coût

Offrez un livre à une bibliothèque, elle ne l’acceptera pas les yeux fermés. En effet, même les dons ont un coût. Chaque livre doit être enregistré afin de garder une trace de sa provenance. Il faut ensuite le cataloguer, et sa notice descriptive doit être indexée et ajoutée à une base de données bibliographique dont l’entretien est coûteux. Il faut lui attribuer une cote qui permette de le trouver, le timbrer, le munir d’un antivol, le cas échéant le faire relier.

Le tri doit donc s’effectuer en amont: le livre entre-t-il dans la politique d’acquisition, c’est-à-dire dans les champs de collection thématiques de la bibliothèque? Se trouve-t-il déjà sur les rayons? Si la réponse est oui, est-il intéressant de le doubler? Quel est son état de conservation? Le restaurer peut coûter plus cher que de l’acheter à neuf.

Marché du livre d’occasion saturé

Voilà quelques-unes des raisons pour lesquelles les bibliothèques publiques sont empruntées lorsque des particuliers souhaitent leur offrir des livres en grand nombre. Chacun de ces livres doit faire l’objet d’une vérification et d’une décision. On imagine les coûts! Il est difficile de le faire comprendre aux particuliers, déçus de la réponse à leur élan de générosité.

Ils devront trouver ailleurs une solution, un point de chute pour toutes ces publications. Le marché du livre d’occasion est saturé, et les libraires bouquinistes sont très sélectifs. Il y a de moins en moins de stands de livres au marché aux puces. Offrir des livres à des bibliothèques de pays moins favorisés représente aussi un grand coût ainsi que des problèmes éthiques: le néocolonialisme n’est pas absent de la démarche.

Il reste alors le «vieux papier»

Que faire? Les offrir aux étudiants? Ceux-ci lisent-ils encore de la même manière? Attachent-ils la même importance à une bibliothèque, à une époque où le livre n’est plus la seule source d’informations savantes? Les écrans ont passé par là! Certes, pour tel livre il existe quelque part dans le monde une personne qui serait ravie de le posséder. Mais comment la trouver? Par Internet? L’outil est excellent, mais, là aussi, le travail en amont est énorme, et il faut ensuite faire des paquets…

Il reste alors le «vieux papier», la poubelle. Mais jeter un livre est un geste terriblement difficile à accomplir pour la plupart des gens, ce qui est somme toute rassurant sous l’angle du respect de l’objet culturel qu’est, encore et toujours, le livre. Pourtant, son contenu intellectuel n’est pas en danger, puisqu’il est conservé ailleurs. L’objet livre indépendamment de son contenu est-il autre chose qu’un peu de papier?


Barbara Roth-Lochner, archiviste, conservatrice honoraire à la Bibliothèque de Genève

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