Trois ans après Fukushima,une sortie du nucléaire à reculons

Souvenez-vous: juste avant Fukushima, le débat sur la fiabilité de nos vieilles centrales nucléaires et leur fin de vie avait déjà cours. Il s’agissait alors de planifier leur fermeture au profit de deux nouvelles centrales, correspondant, elles, aux exigences modernes de sécurité. A l’époque, on imaginait que les vieilles centrales seraient remplacées après une durée de vie de 40 à 50 ans. Le 11 mars 2011, Fukushima a brutalement prouvé qu’un accident nucléaire majeur pouvait advenir dans un pays hautement développé. Il est alors apparu en Suisse que même le degré de sécurité offert par de nouvelles centrales nucléaires était insuffisant: construire de nouvelles installations était devenu impensable. Le Conseil fédéral a ainsi décidé de ne plus autoriser la construction de centrales nucléaires, mettant fin au projet de remplacement de nos installations obsolètes par deux nouveaux réacteurs.

Aujourd’hui, trois ans après l’accident au Japon, alors que les travaux prévus pour une durée d’une quarantaine d’années ne font que commencer sur le site contaminé et que plus de 150 000 personnes sont encore déplacées, notre parlement débat de la Stratégie énergétique 2050, qui donne suite à la décision du Conseil fédéral. On attendait une stratégie ordonnée de sortie du nucléaire, assortie d’une politique volontaire de tournant énergétique. La déception est grande.

La Stratégie énergétique ne peut, en effet, être considérée comme une stratégie de sortie programmée du nucléaire. Pour cela, il aurait fallu qu’elle fixe un délai pour la fermeture de nos vieilles centrales et favorise un développement conséquent des modes de production durables permettant de remplacer en temps voulu leur électricité. Or, point de date limite dans le projet débattu au parlement, et encore moins des incitations suffisantes pour le développement des alternatives vertes, que ce soit dans le domaine des énergies renouvelables ou de l’efficacité énergétique.

De facto, la Stratégie énergétique permet même de formaliser la prolongation de la durée de vie de nos vieilles centrales nucléaires, sans limite aucune, à coups de tranches de dix ans et de dépenses massives en rééquipement. Nous nous trouvons donc dans une situation complètement paradoxale en termes de sécurité, puisque la Stratégie énergétique permettrait de faire durer nos installations obsolètes jusqu’à plus de 60 ans, alors que l’on jugeait, avant Fukushima, raisonnable de les fermer après une durée de vie de 40 à 50 ans.

De manière très cohérente – puisque rien ne presse – la Stratégie énergétique fixe des objectifs de production si réduits pour les renouvelables qu’ils correspondent à un ralentissement de leur croissance, si l’on prend le rythme réel de leur développement ces dernières années pour référence. Ils seront probablement atteints avant même l’entrée en vigueur de la loi. Quant aux objectifs de réduction de la consommation d’énergie, la commission les a transformés en simples valeurs indicatives. Elle s’est en outre opposée à un instrument innovant, qui aurait permis aux fournisseurs d’énergie de changer leur modèle économique, pour encourager leurs clients à réduire leur consommation. Quel manque d’audace et de vision! C’est ce que l’on appelle une sortie du nucléaire à reculons.

Bien sûr, la Stratégie énergétique comprend aussi des avancées. Le système de rétribution à prix coûtant du courant injecté (RPC) a été amélioré et ses moyens augmentés; la transparence sur les modes de production renforcée; les procédures liées aux installations d’énergie renouvelable simplifiées. Un compromis a été trouvé pour que les conflits entre énergies renouvelables et paysage puissent être mieux gérés et les mesures déjà existantes en faveur du climat seront renforcées.

D’aucuns continuent peut-être de penser que le risque d’un accident nucléaire en Suisse est faible, même si Beznau est la plus vieille centrale au monde encore en fonction et qu’elle ne correspond plus aux exigences de sécurité actuelles, tout comme Mühleberg. Mais les conséquences d’un accident nucléaire seraient si inacceptables qu’il est irresponsable de prendre un tel risque, alors que les alternatives sont là, à portée de main. Le potentiel de production des projets d’énergie renouvelable dormant sur la liste d’attente de la RPC est comparable à celui de nos trois plus vieux réacteurs. Comment peut-on, dans un tel contexte, vouloir dépenser des centaines de millions voire des milliards de francs pour prolonger la durée de vie d’installations qui resteront malgré tout dangereuses et dépassées? Cet argent ne serait-il pas mieux investi dans les technologies propres de demain? Ces deux questions, celle des risques que nous sommes collectivement prêts à prendre en matière de nucléaire, et celle des technologies dans lesquelles nous souhaitons investir notre argent, seront au cœur des décisions que le parlement puis, certainement, les citoyens, auront à prendre. Le tournant énergétique est l’un des défis de ce siècle. La moindre des choses serait que nous l’abordions en regardant vers l’avant.

Coprésidente des Verts suisses Conseillère nationale les Verts/VD

Il est irresponsablede prendre le risque d’un accident nucléaire alors que les alternatives sont là,à portée de main

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.