Il était une fois

Les trois pour cent qui changent l’Europe

Le résultat des élections allemandes contient un potentiel de destruction de l’Union par assèchement de l’esprit de réforme

L’ancien président du Conseil italien, Enrico Letta, défend l’urgence d’une meilleure implication des citoyens européens dans la vie politique de l’Union*. Il propose de leur confier l’élection directe, le même jour et dans une circonscription européenne unique, des 73 députés au Parlement de Strasbourg, appelés à occuper les sièges britanniques laissés vacants. Ainsi les électeurs ne choisiraient plus les candidats selon leur nationalité mais selon leur programme, le même exposé partout et, de ce fait, orienté sur l’avenir européen commun plutôt que sur un intérêt national particulier.

Que se passera-t-il sinon? Les sièges disponibles seront répartis entre les Etats membres dans une explosion de jalousies nationales. Combien pour le Portugal, la Lettonie, le Luxembourg? Les Belges seront-ils Wallons ou Flamands? Chypre sera-t-il mieux traité que Malte? Etc. Les frustrés se plaindront, il y aura des concerts contre l’injustice européenne et quand toutes les disputes auront été scellées, le Parlement n’aura pas été changé, il restera cette enceinte semi-représentative toujours aussi éloignée des citoyens.

Scrutin européen unifié

Les bureaucraties nationales, d’Etats ou de partis ont longtemps profité de l’inexistence du Parlement européen dans le quotidien des électeurs. C’était un concurrent de moins. Mais comme le dit Enrico Letta, 2016 a passé par là: le Brexit, l’élection de Trump et la contagion populiste ont montré que l’Union pouvait être mortelle. De nouvelles pratiques s’imposent pour la sortir de son impopularité. La valorisation de l’espace européen par des listes électorales communes en est une.

Les Britanniques étaient les opposants les plus farouches à l’établissement d’un jour d’élection unique pour tous les membres de l’Union, mais ils n’étaient pas les seuls. La dispersion des dates a fait que chaque pays ne s’est intéressé qu’à ses propres résultats, aussitôt instrumentalisés par les partis dans leur stratégie nationale. Les «européennes» n’ont été que des épisodes de la vie politique intérieure des pays, épisodes marginaux de surcroît. Bel et bien existantes sur le papier, les institutions de la démocratie communautaire sont restées captives des appartenances nationales, seules sources des émotions politiques partagées.

Elections allemandes perturbatrices

Les Britanniques partis, cela peut-il changer? L’élection en France d’Emmanuel Macron sur un projet européen large, avoué et assumé, en offrait un espoir. Le fondateur d’En marche avait déclaré son intérêt pour un scrutin unifié.

Mais le mauvais score d’Angela Merkel ce dimanche, punie pour sa politique migratoire, et le succès additionné des partis allemands anti-européens, laissent le président français plus seul que prévu. Il faudra en effet des semaines voire des mois à la chancelière pour stabiliser en Allemagne une diplomatie européenne et tout laisse penser qu’elle sera minimaliste.

La romance des Etats-nations

Tel est le paradoxe de la situation européenne actuelle: ceux qui critiquent l’absence de démocratie dans l’Union européenne sont aussi ceux qui en empêchent le développement sous le prétexte de la primauté de la nation.

Si l’Allemagne de Merkel n’est pas en position de jouer la carte de la réforme européenne en tandem avec la France d’Emmanuel Macron, l’esprit rénovateur déclenché par les chocs politiques de 2016 retombera. Le désir d’un espace public européen se trouvera supplanté par les passions domestiques nationales, crise des banques en Italie, crise de l’Etat en Espagne, menace russe dans les Pays baltes, répartition des pouvoirs en Belgique et ainsi de suite. La romance des Etats-nations gardera sur les cœurs son empreinte historique résistante à la rationalité de l’Union.

Un déplacement d’à peine 3% de voix allemandes vers la droite nationaliste contient un potentiel de destruction égal à celui d’un Brexit.

*«Faire l’Europe dans un monde de brutes», Fayard

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