Certes, on ne repousse pas une armée adverse seulement à coups de bombardement aérien. Certes, on ne reconquiert pas un pays avec des avions. Mais la thèse répétée à l'envi ces dernières semaines affirmant que l'on ne peut gagner une guerre par des bombardements aériens est peut-être erronée dans le cas spécifique de la Yougoslavie.

Pour examiner les chances d'emporter une guerre par une seule campagne aérienne, il faut d'abord se poser la question de ce que signifie, dans le cas étudié, gagner la guerre. Ici, il ne s'agit ni de détruire entièrement l'armée yougoslave, ni de s'emparer de Belgrade. Même si les responsables militaires de l'OTAN ont affiché des intentions de «laminer» l'armée serbe, ce laminage n'est en fait envisagé que comme un moyen pour atteindre une fin politique: amener le président serbe Milosevic à accepter un cadre de résolution négociée du conflit sur le Kosovo.

Pour justifier leur thèse, ceux qui postulent l'inefficacité d'une campagne aérienne pour faire plier l'adversaire invoquent les exemples du Nord-Vietnam lors des bombardements en profondeur américains des années 60-70, la campagne aérienne contre l'Irak en janvier-février 1991 et même la bataille d'Angleterre en été 40 et les bombardements alliés sur l'Allemagne en 1943-45. Mais, en fait, l'expérience historique de ce type de campagne n'est pas très fournie et les conditions spécifiques du cas yougoslave diffèrent considérablement de celles des précédents historiques. Trois facteurs rendent la Yougoslavie de Milosevic plus vulnérable à la pression des frappes aériennes que les cas du passé.

Premier facteur, la nature de l'économie yougoslave: moins moderne que les économies occidentales mais moderne quand même, elle est un tissu extraordinairement complexe, donc très vulnérable. Outre les sites industriels, elle nécessite un réseau dense de voies de communications et télécommunications en parfait état, car l'interdépendance des différents acteurs intervenant dans l'activité économique et le volume des flux d'informations, de marchandises, quand ce n'est de main-d'œuvre, sont extrêmes. Sur des pays faiblement industrialisés, comme le Vietnam en son temps, ou dont le tissu industriel est déjà partiellement endommagé, comme l'Irak après huit ans de guerre contre l'Iran et la guerre du Golfe, l'effet dissuasif d'une atteinte au tissu industriel est faible. Mais sur un pays industrialisé, la désorganisation prend vite des proportions catastrophiques du point de vue économique et devient donc dissuasive. Pour mémoire, un peu plus d'une heure de panne des liaisons téléphoniques entre Lausanne et Genève en 1992 avait causé des pertes de plusieurs millions de francs pour les nombreux agents économiques lésés. On imagine l'effet d'une destruction durable des principaux centraux téléphoniques de tout un pays.

Pour évaluer l'effet d'une frappe, on doit donc prendre en considération, outre les dégâts directs sur les installations et le coût des réparations, l'impact plus large et moins directement tangible sur la vie économique. Ainsi, le coût total de la destruction d'un pont sur le Danube a des répercussions en termes de désorganisation de l'activité économique beaucoup plus étendues géographiquement et durables que ne le laissent imaginer les photos aériennes. Plus les frappes se poursuivront et désorganiseront en profondeur la base économique de la Yougoslavie, plus le coût et la durée de la remise en état plongeront le pays pour des mois sinon des années dans le marasme économique, ce qui entraînera une chute sensible du niveau de vie de la population lourde de conséquences pour le régime.

Deuxième facteur à prendre en considération: la motivation et le seuil de tolérance à la souffrance de la société soumise à la campagne aérienne. Plus l'objet du conflit est «existentiel» pour une population, plus elle se montrera disposée à sacrifier des ressources humaines et matérielles. L'impression de «ne pas avoir le choix» la motivera à continuer la guerre nonobstant les coups et les coûts. Tel fut le cas par exemple de la communauté juive de Palestine en 1948 qui accepta de voir mourir 10% de sa population et un coût économique énorme afin de gagner sa guerre d'indépendance. Si pour les ultranationalistes serbes le Kosovo est certainement une question de vie ou de mort, il n'est pas sûr que pour le gros de la population, à long terme et si le coût de la guerre s'alourdit et perturbe gravement le niveau de vie, la lointaine province constitue une cause pour laquelle tous les sacrifices sont légitimes.

Quant au seuil de tolérance à la souffrance, en partie lié à la motivation, c'est un facteur décisif dans l'évaluation de l'efficacité d'une campagne de bombardements. Deux types de populations supportent longtemps des bombardements sans fléchir. D'abord des populations à faible niveau de vie, qui ont peu à perdre, surtout si elles sont déjà habituées à subir la guerre aérienne. Ainsi les Nord-Vietnamiens à la fin des années 60, et à plus forte raison la population irakienne au début des années 90, après des années de la terrible «guerre des villes» avec l'Iran, avaient peu de chances de se laisser impressionner par les bombardements américains. De même, il semblerait d'après des recherches que les populations à niveau éducatif et culturel élevé parviennent relativement bien à donner un sens et, en fin de compte, à supporter les douleurs des bombardements. En fait, l'expérience historique montre que les populations les plus fragilisées psychologiquement par ce type de guerre se situent parmi les classes moyennes inférieures ayant un niveau éducatif et culturel plutôt modeste. Or c'est exactement la catégorie qui compose l'essentiel de la société serbe.

Enfin, deux types de régimes parviennent à gérer les crises économiques et sociales évoquées ci-dessus sans risquer de disparaître. D'abord, les démocraties qui peuvent poursuivre le conflit malgré les coûts si la population adhère aux buts de guerre, comme l'Angleterre en 1940, ou y mettre fin si la population manifeste son refus de continuer, comme la France de De Gaulle en Algérie. Deuxièmement, les dictatures les plus dures et efficaces, parce qu'elles peuvent faire totalement fi de la souffrance de la population et poursuivre la guerre malgré les coûts sans craindre pour la pérennité du régime, comme probablement Saddam Hussein aujourd'hui. Or le régime de Slobodan Milosevic n'est ni une vraie démocratie ni une dictature implacable. Après le ralliement de la population autour du chef les premiers jours, phénomène universel et bien connu des politologues, Milosevic pourrait se sentir à la longue mis en danger par les effets d'une campagne aérienne évoqués ci-dessus. Le régime tsariste russe en 1914 et le régime militaire argentin lors de la guerre des Malouines avaient eux aussi bénéficié d'un ralliement de la population au début des hostilités avant que la tournure de la guerre ne leur fasse perdre la popularité d'abord, le pouvoir ensuite.

Assurément, le président serbe ne veut pas renoncer au pouvoir. Si les frappes se poursuivent assez longtemps, de par les conditions spécifiques à la Serbie évoquées ici, il se pourrait bien que l'OTAN amène le régime yougoslave à accepter ses conditions de paix et donc gagne la guerre. Pour la première fois, et contrairement à la théorie couramment acceptée, une guerre aurait été gagnée par une campagne aérienne seule, même si une intervention au sol restera nécessaire pour alléger les souffrances des populations kosovares. P. d. C.

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