La nomination récente de Laurent Fabius et ses premières déclarations, la proposition de contrat d'aide au retour à l'emploi (Care) par le Medef le 4 avril 2000, sont autant d'exemples montrant l'influence grandissante des idées de Tony Blair et de sa «troisième voie», un grand quotidien français parlant même de «blairisme à la française» à propos du nouveau ministre de l'Économie.

Le thème de la troisième voie, à savoir une voie «progressiste» moderne en rupture des conservatismes sociaux-démocrates à gauche et néo-libéraux à droite, est la plupart du temps associé à Tony Blair et à son théoricien Anthony Giddens, le fameux gourou du blairisme. Or, contrairement à une idée reçue, la troisième voie n'a pas été initiée outre-Manche. La troisième voie, telle que nous l'entendons aujourd'hui, est née aux Etats-Unis.

Les premiers à avoir voulu recentrer le discours d'un parti de gauche dans les pays occidentaux sont les démocrates modérés américains. Après une première tentative au tout début des années 80 qui a eu peu d'impact et surtout suite à la défaite spectaculaire de Walter Mondale lors des présidentielles de 1984, un certain nombre d'élus démocrates modérés, généralement issus du sud des Etats-Unis, se sont regroupés en dehors des instances du parti pour créer le 28 février 1985 le Democratic Leadership Council (DLC). Ainsi naissait le mouvement des Nouveaux démocrates.

Les Nouveaux démocrates souhaitent alors donner un nouveau visage à un Parti démocrate pris dans une spirale de défaites électorales en rompant avec le libéralisme, au sens américain du terme, qui domine le parti depuis 1972 (et que les Américains rejettent dans leur grande majorité) et la mainmise de groupes particularistes comme les syndicats et les représentants des minorités. Leur objectif est de construire une nouvelle majorité présidentielle en s'efforçant d'attirer les suffrages des électeurs de la classe moyenne qui ont fui le camp démocrate dans les années 80 (les fameux Reagan Democrats).

«La mission fondamentale du Parti démocrate est d'accroître les possibilités de réussite individuelle, et non la taille de l'Etat fédéral»: Les Nouveaux démocrates entendent ainsi définir une troisième voie politique qui se distingue à la fois du reaganisme des Républicains et du mcgovernisme des Anciens démocrates. Ils aspirent à tourner la page du New Deal et à en revenir aux fondements du rêve américain et des valeurs américaines, c'est-à-dire donner les moyens aux individus de prendre leur existence en main, ainsi que le résume leur credo: «opportunité, responsabilité, communauté.»

Figuraient parmi les créateurs du DLC en 1985 deux jeunes élus du Sud alors inconnus, le gouverneur Bill Clinton et le sénateur Al Gore. En mai 1990, Bill Clinton prend la tête du DLC qu'il dirigera jusqu'en août 1991. Deux mois plus tard, il fera acte de candidature aux présidentielles. Bill Clinton n'est donc pas à proprement parler le candidat officiel du DLC, mais son programme «nouveau démocrate» s'inspire en grande partie de ce que le DLC préconise, en mettant l'accent sur la restauration du rêve américain et sur les réponses aux préoccupations des classes moyennes. C'est lors de la Convention démocrate de New York en juillet 1992 à propos de son programme économique que le terme de «troisième voie» est explicitement employé pour la première fois dans son sens actuel.

«L'ère du Big Government est achevée.» Cette phrase célèbre prononcée par Bill Clinton dans son discours sur l'état de l'Union en janvier 1996 résume globalement les idées et la pratique gouvernementale des Nouveaux démocrates. Élu en novembre 1992, Bill Clinton ne gouvernera comme un président véritablement «nouveau démocrate» qu'à partir de 1995 suite à la défaite aux élections du Congrès. Dès lors, suivant la fameuse stratégie dite de «triangulation» entre le Congrès républicain dominé par les conservateurs et les démocrates libéraux, il va axer sa politique au centre de l'échiquier politique américain et en direction des classes moyennes qui lui apporteront globalement leur soutien lors des élections présidentielles de 1996 et de l'affaire Lewinsky.

Cette politique, d'ailleurs souvent menée en liaison avec le Congrès républicain, produira un certain nombre de résultats spectaculaires qui donnent un caractère très américain à cette troisième voie: discipline budgétaire (avec un surplus de 124 milliards de dollars en 1999 pour un Etat fédéral dont la taille est ramenée à celle qu'il avait à l'époque de l'Administration Kennedy), réforme de l'aide sociale (avec une baisse de plus de 7 millions du nombre de personnes qui en étaient bénéficiaires entre 1993 et 1999), ou lutte sévère contre la criminalité violente (avec une baisse de 27% sur la même période).

Tony Blair qui, peu de temps après l'élection de Clinton en 1992, s'était rendu au DLC alors qu'il était membre du Shadow Cabinet, s'est fait le chantre de la troisième voie à partir de 1995 en s'inspirant largement de l'expérience de Bill Clinton et des Nouveaux démocrates. Le DLC a ainsi joué un très grand rôle dans le débat sur la rénovation des différentes forces politiques dites progressistes ainsi que l'a reconnu Bill Clinton lui-même: «Les idées du DLC sont en train de transformer le monde.»

Alors que «les années 90 ont été la décennie des Nouveaux démocrates», selon Al From, l'actuel président du DLC, quelles sont les perspectives pour la troisième voie américaine?

Tout dépendra, bien entendu, du résultat des élections à la présidence et au Congrès. Rien n'est encore joué. La victoire aux présidentielles passera par le centre, notamment par les électeurs d'un nouveau centre révélé par le taux de participation exceptionnel aux primaires et par le phénomène McCain. De ce point de vue, outre la bonne santé de l'économie américaine, Al Gore, démocrate modéré du Sud et membre fondateur du DLC, semble être mieux placé que George W. Bush, dont les positions lors des primaires se sont éloignées de celles qu'il avait défendues initialement, à travers son «compassionate conservatism». Al Gore pourrait cependant pâtir de l'image de Bill Clinton fortement ternie par l'accumulation de scandales. Il sera donc dans l'obligation de se distinguer quelque peu du premier président nouveau démocrate. Quoi qu'il en soit, les élections de novembre marqueront à coup sûr une phase nouvelle pour la troisième voie américaine.

E.F.

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