Tandis que la courbe du débat public sur le GIEC se déploie vers ses extrêmes naturels – injures, attaques personnelles, reductio ad hitlerum – et que les pro et anti-GIEC rivalisent d’acribie dans la recherche d’erreurs dans les rapports du GIEC et la littérature de ses adversaires, on en oublierait que si le GIEC vacille, ce n’est pas en raison de ses erreurs, ni même du filoutage de certains de ses experts, mais des défauts structurels que ceux-ci révèlent quant à la composition, la compétence et la méthode de l’organisation onusienne.

Quant à sa composition: «Le GIEC est un organe scientifique» annonce le site du GIEC, pourtant mu et vertébré par une assemblée plénière (ou panel) majoritairement composée de diplomates qui sont investis, comme il sied dans toute organisation intergouvernementale, du pouvoir de dernier mot sur les scientifiques.

On excipe en vain de ce que les groupes de travail, quant à eux, sont composés de scientifiques et que les rapports du GIEC (à la différence des résumés pour décideurs) sont rédigés par des scientifiques: l’article 11 des Principes du GIEC prévoit expressément que les rapports du GIEC ne deviennent officiels qu’après avoir été dûment approuvés par l’assemblée plénière.

Quant à sa compétence. Les rapports du GIEC se lisent comme des progressions géométriques merveilleuses de cohérence, et pour tout dire de nécessité: d’abord l’état de la science climatique, ensuite les conséquences négatives des changements prévisibles, enfin les mesures à prendre pour les atténuer. Sauf qu’il existe, entre la première partie et les deux suivantes, particulièrement la troisième, une différence de nature radicale, qui est entre la description de ce qui est (domaine de la science), et la décision sur ce qui doit être (domaine de la politique, du droit et de la morale). De l’être au devoir être, la continuité n’est pas hypothétique, conditionnelle, malaisée ou problématique: elle est nulle. Pour cette raison, la science n’a que faire des jugements de valeur, tandis que la formulation de prescriptions normatives ne se conçoit pas sans jugements de valeur. L’erreur est de l’avoir oublié; l’imposture idéologique, de le nier, en présentant les rapports du GIEC comme des blocs homogènes de scientificité, des «ouvrages scientifiques» (le Ministère français de l’écologie dixit, dans son appel à candidature pour accéder au titre prestigieux d’expert du GIEC dans la perspective du cinquième rapport).

Quant à sa méthode, le GIEC la définissait lui-même dès son troisième rapport (2001) et sans ambages comme globale, dans des termes dont l’ingénuité, s’agissant d’un rapport à prétention scientifique, fera sourire: «L’évaluation globale est une démarche interdisciplinaire qui combine, interprète et diffuse les savoirs de diverses disciplines des sciences naturelles et sociales en vue de rechercher et de comprendre les relations de cause à effet en jeu dans et entre les systèmes complexes. Les méthodes employées comprennent la modélisation assistée par ordinateur, l’analyse de scénarios, la simulation et l’évaluation participative globale, ainsi qu’une évaluation qualitative basée sur l’expérience et sur l’expertise. […] On a nettement avancé dans l’élaboration de ces approches et dans l’application de celles-ci à une évaluation globale, mondialement et régionalement.»

Tandis que la physique et chacun de ces savoirs pris séparément est encore en quête de sa propre synthèse, et que des physiciens moins visionnaires sont à l’heure actuelle enterrés dans l’accélérateur de particules du CERN, à Genève (soit en dessous du siège du GIEC, qui est en effet installé dans les bureaux de l’Organisation mondiale de la météorologie, d’où ses dirigeants vitupèrent régulièrement contre le rapprochement absurde de la science climatique et de la météorologie), pour tenter de vérifier des hypothèses synthétiques de physique théorique telles que la théorie des cordes, observons que le GIEC est tout de suite passé au stade supérieur et même ultime, de synthèse non des seules sciences de nature, mais d’icelles et des sciences humaines, soit l’équivalent du Saint-Graal dans le champ de la Connaissance, et les rapports du groupe de travail numéro trois de l’organisme onusien, surtout le dernier, se lisent en effet comme des traités tout à la fois de science dure et économique, d’ethnologie et de sociologie, ou encore, de science politique, avec par exemple des dizaines de pages toutes théoriques sur l’évolution de la gouvernance au niveau mondial (706 s.), qu’un observateur rétrograde pourrait s’étonner de lire dans un rapport sur le climat.

Improbable et tardive incarnation de la mystique renaldienne d’un gouvernement par la science ( c.f. L’avenir de la science), le GIEC est une tentative d’hybridation ratée entre des registres qui répondent, comme on aurait dû s’en souvenir, à des exigences, des rythmes et des critères radicalement distincts: la science, et le politique. Voilà pourquoi le GIEC passera dans quelques années pour le plus fabuleux canular de la science moderne.

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