Du bout du lac

Trou noir fondu au noir: la fin du film…

OPINION. En s’imposant à nous comme le nouvel horizon des possibles en matière d’imagerie, le portrait de l’ami M87* annonce la fin de la preuve par l’image. Tout comme un faux Obama animé

Il ne vous aura pas échappé que notre nouvel ami M87* ne s’est pas laissé photographier comme ça, vite fait, en mode portrait. Non. Le premier trou noir paparazzé pour de vrai au fin fond de la galaxie Messier 87 s’est montré plutôt farouche. Il aura fallu de brillants étudiants, mathématiciens, informaticiens, physiciens et autres grosses têtes bien faites pour réussir la photo. Et puis des télescopes en réseaux, beaucoup de caffè latte, des conférences TED en anglais du Massachusetts et de la grosse, très grosse puissance de calcul.


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Autre vedette du jour, Katie Bouman explique que l’algorithme qu’elle a mis au point pour figer M87* «fait le tri dans les parasites et extrapole les zones manquantes». Grâce au machine learning, il s’est fait la main sur «des milliers d’images du quotidien» avant d’être «appliqué à l’image parcellaire du trou noir, sans être influencé par les modèles physiques théoriques». Reformulé: pour nous donner à voir l’origine du monde au plus près de sa réalité, Courbet avait mobilisé son talent, ses pinceaux et un modèle à l’identité controversée; désormais, le même exercice est confié au big data et aux machines qui apprennent toutes seules. Et leurs conclusions ne sont pas censurées par Facebook, elles.

Ironie de l’époque, au moment précis (à l’échelle de l’univers) où Katie Bouman et ses équipes mettaient leurs compétences au service d’une représentation toujours plus fidèle de la réalité, d’autres scientifiques tout aussi bien intentionnés développaient, cette fois à Washington, un faux Barack Obama capable de vous dire n’importe quoi en vidéo. Comment? Je vous le donne en mille: en confiant la modélisation de l’ancien président à un réseau de neurones artificiels et au machine learning. Objectif: démontrer l’infinie capacité des machines à faire passer des vessies pour des lanternes, si leur petit cœur binaire – ou celui de leur concepteur – leur en dit.

En poussant la logique…

Nous voilà fort marris. Surtout quand on est producteur de télévision. Parce qu’en poussant la logique à peine plus loin (mettons cinq ans), nous serons capables, à choix, de mobiliser le meilleur de la technologie pour vous offrir la photographie du monde la plus fidèle que vous n’ayez jamais vue, ou d’incruster un Benyamin Netanyahou plus vrai que nature sur le plateau du 19:30 pour nous annoncer, toujours à choix, qu’il change de sexe ou qu’il envahit l’Iran.

Tout à fait paradoxalement donc, en s’imposant simultanément à nous comme le nouvel horizon des possibles en matière d’imagerie, le portrait de l’ami M87* et le faux Barack animé nous annoncent ensemble la fin de la preuve par l’image. Sur le papier, c’est un peu effrayant. Mais qui sait: à la fin du film, peut-être finirons-nous par y voir plus clair.


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