Revue de presse

Comment le trou noir a soudain surgi dans nos vies ce mercredi

La vérité est ailleurs? Aux yeux du monde ébahi par l’œil de Sauron, il n’y avait, ce 10 avril 2019, «aucune actualité susceptible de rivaliser avec la galaxie M87». Merci la science, disent les médias

Comment ne pas l’avoir vu, ce mercredi, ce rond sombre au milieu d’un halo flamboyant? Il faut dire que la com avait été bien préparée. Présenté lors de six conférences de presse simultanées à travers le globe, le premier monstre cosmique à s’être laissé capturer a été débusqué au centre de la galaxie M87, à environ 50 millions d’années-lumière de la Terre. Soit, euh… à 500 millions de milliards de kilomètres. «Albert Einstein peut reposer en paix», commente France 24:

Depuis la présentation de cet «objet» au diamètre de 40 milliards de kilomètres – l’équivalent de 3 millions de fois celui de la Terre – selon les chiffres rapportés par la BBC, il est très commenté sur les réseaux sociaux, avec les détournements habituels en ce genre de cas, recensés par Linternaute.com. Là où de nombreux internautes ont vu dans le trou noir un donut ou l’œil du méchant du Seigneur des anneaux, l’ignoble Sauron:

Aucun télescope au monde n’avait encore réussi à en observer un, de ces sacrés trous noirs, ces objets célestes qui possèdent une masse extrêmement importante dans un volume très petit, comme si la Terre était comprimée dans un dé à coudre. Il aura fallu attendre de débusquer un signal commun à tous les observateurs du ciel infini, comme une aiguille dans une botte de foin. D’où cette belle image, enfin dévoilée aux yeux du monde ébahi.

Sur nos blogs:  «Seeing the un-seeable», par Pierre Brisson

Et à ceux de l’éditorialiste du Républicain lorrain, qui a «la tête dans les étoiles». «Le Brexit? […] La nouvelle victoire de Bibi en Israël? […] Non décidément, hier il n’y avait dans le monde sublunaire aucune actualité susceptible de rivaliser avec la galaxie M87.» Elle alimente notre imaginaire de manière totalement fascinante – et «les théories plus folles», comme le modèle appelé «cosmologie de conformation cyclique» qui fait quelque peu tourner nos têtes et celle du HuffingtonPost.fr.

Alors, «voir des scientifiques austères et flegmatiques fondre en larmes devant un trou noir […] remet une bonne fois pour toutes l’église au milieu du village galactique. Nos minuscules tracas, nos chamailleries quotidiennes et nos petites vanités ne sont rien à l’échelle de l’Univers.» C’est Interstellar presque pour de vrai:

«A en croire les astrophysiciens», poursuit le quotidien de Metz, oublions l’emblème des Orques du Mordor, et croyons plutôt – c’est plus beau – que «ce petit œil orangé serti dans le vide absolu [est] l’équivalent du sourire de la Joconde. Envoûtant, et mystérieux. […] Merci. Merci vraiment aux scientifiques de nous rappeler que la vie ne se résume pas à une observation sans fin de notre nombril. La vérité est ailleurs pour les savants, les poètes, le capitaine Kirk et Cro-Magnon: le nez en l’air, en tête-à-tête avec le ciel étoilé…»

Si le projet international de l’Event Horizon Telescope (EHT) a mobilisé 200 chercheurs et huit télescopes, «un algorithme a joué un rôle central pour combiner les pièces du puzzle en une image», explique 20 minutes France. «Il a été développé il y a trois ans par Katie Bouman, étudiante en master d’informatique au MIT à l’époque. Alors que le rôle des femmes dans les sciences n’a souvent pas été reconnu à sa juste valeur, la contribution de l’ancienne étudiante […] a été largement saluée» sur les réseaux sociaux.

«La jeune femme, qui a depuis terminé sa thèse, a publié sur sa page Facebook une photo du moment où elle a vu pour la première fois l’image reconstituée, et l’image a fait le tour du web», 26 000 fois partagée à l’heure qu’il est:

«Le MIT a également publié une photo de la chercheuse posant devant une cinquantaine de disques durs contenant un échantillon des données mesurées par les radiotélescopes […]. L’image évoque la photo de Margaret Hamilton à côté de la pile gigantesque du code informatique qu’elle avait écrit pour la mission Apollo»:

Katie Bouman avait d’ailleurs «expliqué le fonctionnement de son approche lors d’une présentation TEDx en 2017». Son fameux «algorithme, pour faire simple, fait le tri dans les parasites et extrapole les zones manquantes. En appliquant des techniques de machine learning, il s’est entraîné à reconstituer des milliers d’images du quotidien puis a été appliqué à l’image parcellaire du trou noir, sans être influencé par les modèles physiques théoriques.»

De quoi «confirmer les prédictions faites par Albert Einstein dans sa théorie de la relativité générale»:

Un petit pas pour l’informatique, mais un bond de géant pour l’astronomie et la physique

C’est que l’on franchit en quelque sorte, depuis mercredi, «la porte de l’Univers», s’émerveille le quotidien catalan Ara. De son côté, France 24 a remarqué que cela inspirait «beaucoup la presse britannique»: «L’Union européenne et Theresa May viennent de se mettre d’accord pour un Brexit le 31 octobre et la perspective d’une sortie de l’UE semble (désormais) aussi lointaine que ce trou noir», selon Metro:

«Voici à quoi ressemble le Brexit depuis l’espace», ironise le gratuit. «May défie les rebelles conservateurs avec sa promesse de rester au pouvoir jusqu’à ce que son accord soit adopté», titre par ailleurs le Times de Londres: «In the Brexit black hole, no one can hear you scream» («Dans le trou noir du Brexit, personne ne peut entendre votre cri»). Et la force d’attraction de Benyamin Netanyahou en Israël? Pour Il Manifesto italien, le vrai «trou noir», c’est bien lui:

Bref, et cela n’a échappé ni à CourrierInternational.com, ni à la dessinatrice suisse Bénédicte: «Le monde s’extasiait devant l’art abstrait, il est aujourd’hui captivé par l’image d’un trou noir.» Et ce sera tout pour aujourd’hui, en Suisse, dans le monde et les galaxies lointaines, à notre connaissance:


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