Revue de presse

Trump accueille le «Trump des tropiques», le Brésilien Bolsonaro

Si les deux hommes sont idéologiquement proches, ils ont surtout beaucoup d’intérêts économiques en commun, qu’il faut cimenter. C’est une réorientation stratégique pour Brasilia. Avec, en toile de fond, la concurrence grandissante de la Chine, mais aussi le conflit vénézuélien

On le surnomme depuis un bon bout de temps déjà le «Trump des tropiques», mais Jair Bolsonaro est en réalité «plus dangereux» que le locataire de la Maison-Blanche. «Même si l’on en entend moins parler…» Telle est du moins la thèse du HuffingtonPost.fr en ce mardi où se rencontre ce duo de choc, dans la capitale américaine, deux mois après l’élection du controversé président brésilien. Ils veulent discuter «des moyens de construire un hémisphère ouest plus prospère, plus sûr et plus démocratique» rêvé par Washington.

Dans ce contexte diplomatique, beaucoup de commentateurs se risquent à la comparaison, où il s’avère que la politique de Bolsonaro est en réalité «encore plus préoccupante». Ce n’est pas cette vidéo du New York Times qui nous fera croire le contraire.

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Jair Bolsonaro n’a en fait «jamais caché son admiration pour Donald Trump», selon Radio France internationale, qui en a parlé avec Alfredo Valladao, professeur à Sciences Po Paris et spécialiste du Brésil. Pour lui, le scénario de l’alliance est à prendre avec des pincettes. Il y a un vrai changement de cap à Brasilia, qui privilégiait toujours jusqu’ici ses premières visites diplomatiques à l’Argentine. «Mais il faut faire attention»: du temps de Lula ou de Dilma Rousseff, «le Brésil n’a jamais été véritablement anti-américain. Le président Lula par exemple s’entendait très bien avec George W. Bush. Ce qui change surtout par rapport à Lula, c’est que l’ancien président favorisait les BRICS […], alors que Jair Bolsonaro se tourne vers les Etats-Unis.»

Alors, est-ce que «Jair Bolsonaro et Donald Trump sont idéologiquement proches»? Oui, répond l’expert, mais encore une fois, «il faut rester prudent»: «Quand on dit que Bolsonaro est un «Trump tropical», lui-même, ne brillant pas par une intelligence hors norme, «ignore qu’il n’a pas du tout les mêmes pouvoirs que Trump». Il dispose en fait «d’une large marge de manœuvre» pour prendre les décisions qu’il entend prendre, «sans avoir à se soumettre aux contre-pouvoirs» d’un congrès de députés ou d’un tribunal suprême, explique Courrier international.

«Pour la première fois depuis longtemps, un président brésilien qui n’est pas anti-américain vient à Washington», écrit pourtant le locataire du palais du Planalto, très oublieux de l’histoire récente et amateur, lui aussi, de «vérités alternatives». «C’est le commencement d’une alliance pour la liberté et la prospérité, comme les Brésiliens l’ont toujours désirée», prétend-il. Alors, allons-y gaiement: «Trump and Bolsonaro Put Their Bromance to Its First Test», c’est le titre de l’agence Bloomberg, dont on appréciera toute la finesse.

«Ce qui est vrai, c’est qu’il y a une proximité idéologique entre les deux présidents. Tous les deux pensent à l’extrême droite», poursuit Vallardao. Mais ce qui compte avant tout «dans ce genre de visite, ce sont les intérêts. Pour rappel: les Etats-Unis sont le deuxième marché d’exportation pour les produits industriels, le premier est la Chine.» Et le président brésilien, dans cette position parfaitement claire, sait pertinemment comment il faut parler aux business leaders états-uniens:

Cela dit, et comme l’écrit encore Courrier international, Bolsonaro continue de se complaire «à bousculer l’image mesurée de son pays en matière de diplomatie et renforce ses relations avec des alliés aussi peu modérés que lui. En tant que député, il faisait l’éloge d’Augusto Pinochet, maintenant c’est «la radicalité [qui] marque de nombreux champs d’action du nouveau gouvernement». «Contrevenant à la promesse qu’elle avait faite de conduire les relations internationales du Brésil sans a priori idéologique, la diplomatie bolsonarienne se montre de plus en plus conservatrice et autoritaire». Sous la houlette d’un ministre des Affaires étrangères «à l’idéologie délirante», Ernesto Araujo, «un homme qui a déclaré publiquement que le réchauffement climatique est un complot marxiste» pour détruire la civilisation occidentale».

En attendant des jours meilleurs pour l’avenir de la Terre mère, le renforcement de la coopération outre-Atlantique «passera par un nouveau statut»: «Sans appartenir à l’OTAN, l’Etat sud-américain va revêtir l’habit d’allié privilégié de Washington dans la région», comme l’Argentine, détaille France 24. Cela «permet un accès préférentiel à l’achat d’équipements militaires et technologiques, des procédures plus rapides pour leur exportation, et des coopérations en termes d’entraînements militaires». Tout près du Venezuela, ce n’est pas anodin.

Ce nouveau statut va par exemple aussi «faciliter les transferts […] dans les domaines de la défense et de l’aéronautique, à l’heure où un accord entre Boeing et l’avionneur brésilien Embraer pour des avions militaires et commerciaux est en cours de finalisation. […] Washington cherche également à être plus compétitif face à la concurrence de la Chine et de la Russie, qui ont adopté des politiques commerciales agressives dans la région, y compris en matière de vente d’armes.»

Autre enjeu stratégique de cette visite, la base d’Alcantara: Jair Bolsonaro a expliqué qu’il signerait à Washington un accord sur le lancement de satellites américains depuis cette base. C’est fait, vient d’annoncer O Globo, à Rio. Il avait même affirmé au début de janvier, dit l’AFP, qu’il était «ouvert à la discussion à propos de l’installation d’une base militaire américaine sur son territoire». L’hypothèse «intervient au moment où les deux pays ne cessent d’affirmer leur opposition au président vénézuélien, Nicolas Maduro». Et usent des mêmes outils – «same rhetoric», dit le Guardian – dans leur argumentation:

«Sur ce plan, Donald Trump et Jair Bolsonaro devraient réaffirmer ensemble une ligne dure», même si le premier n’exclut pas une intervention militaire à Caracas et que cela n’est «pas envisageable» pour le second, «ni pour la douzaine de pays latino-américains du groupe de Lima qui inclut aussi le Canada». Alors, pour détendre l’atmosphère, on réécoutera avec plaisir ceci:

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