Le président Trump a demandé un rapport qui liste les pays avec lesquels les Etats-Unis ont un déficit commercial important. Nul ne sait quel usage il fera de ces informations. Ce qui est clair, c’est qu’elles sont dénuées de signification.

Les balances commerciales bilatérales n’ont aucun sens. Prenez le cas des échanges entre la Suisse et l’Ouzbékistan. En 2016, les importations suisses s’élevaient à 2800 millions de dollars, contre 107 millions pour les exportations, soit 26 fois moins. Normal. L’Ouzbékistan produit essentiellement du gaz, de l’or et du coton, des denrées plutôt rares en Suisse. C’est un pays relativement pauvre, donc peu susceptible d’absorber les produits plutôt haut de gamme qui sont la spécialité de la Suisse. Ce déficit bilatéral de la Suisse n’a donc rien de surprenant ou de malsain.

La Suisse importe des matières et exporte des produits sophistiqués, c’est la beauté des échanges internationaux. Ainsi les exportations vers Singapour, un pays riche et dénué de matières premières, s’élèvent à 6510 millions contre 3420 pour les importations. S’il prend le temps d’étudier les chiffres qu’on lui fournira, Trump découvrira la notion d’avantages compétitifs, ce qui serait une bonne chose.

La beauté des échanges internationaux

Mais il y a fort à parier qu’il n’aura pas assez de patience et qu’il se précipitera sur d’autres chiffres, plus compliqués à interpréter. Si l’on prend, comme il se doit, une définition large des échanges internationaux en incluant les services (bancaires, tourisme, entre autres) et les revenus des investissements ou des brevets, on arrive au compte courant. Sur cette base, le déficit des Etats-Unis prévu pour 2017 est de l’ordre de 872 milliards d’euros, soit plus que le PIB de la Suisse (619 milliards). Comme le déficit d’un pays est le surplus de tous les autres pays (enfin, presque, aux erreurs de mesure près), le reste du monde doit donc avoir un surplus du même ordre de grandeur vis-à-vis des Etats-Unis. Si ces déséquilibres sont BAD (mauvais) comme il dit, à qui la faute? A personne, en fait. C’est l’autre beauté des échanges internationaux.

Trump semble considérer que le déficit américain vient du fait que le dollar est trop fort ou, ce qui revient au même, que les autres monnaies sont trop faibles. La Suisse est dans le collimateur et pourrait être accusée de «manipuler» le franc. Le raisonnement a l’air imparable, mais il est largement faux. L’explication est un tout petit peu compliquée, mais l’effort pour la comprendre est rapidement récompensé. Pensez à votre propre ménage. Vous êtes payé pour votre travail, ce sont vos exportations. Vous importez tout ce que vous achetez. Si vous gagnez plus que vous ne dépensez, vous épargnez et votre compte courant est en surplus. Dans le cas contraire, vous désépargnez et votre compte courant est déficitaire. Eh bien, c’est la même chose pour un pays, dont le compte courant est la somme de millions de comptes courants des ménages comme le vôtre, des entreprises et du secteur public. C’est tout simplement une définition.

Equilibre privé, déficit public

Les choses deviennent intéressantes quand on va au-delà de la définition pour interpréter les chiffres. On l’a vu, le compte courant des États-Unis prévu pour 2017 est déficitaire, de 4,8% du PIB. Pris ensemble, le secteur privé américain – ménages et entreprises – est à peu près à l’équilibre. Le déficit courant provient entièrement du secteur public, essentiellement le gouvernement fédéral. Si Trump augmente le déficit de SON gouvernement, comme il se propose de le faire en augmentant les dépenses et en réduisant les impôts, le compte courant des Etats-Unis va augmenter quasi mécaniquement. Ce ne sera évidemment pas la faute de la Suisse ou du reste du monde.

À l’autre bout du manche, on trouve l’Allemagne ou la Suisse. Leurs surplus courants sont de 8% et 12,6% de leurs PIB. Leurs budgets publics sont en très léger surplus, c’est donc le secteur privé qui épargne, massivement. Pourquoi? Pas facile à dire, surtout dans le cas quasi unique de la Suisse, mais c’est le choix de millions de ménages et d’entreprises. Ont-ils tort? Non, c’est leur droit. Vivement que Trump comprenne de quoi il parle!

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.